BlouzardEnRoute

Jean-Michel BLOUZARD et sa femme Léonie sont à la retraite dans leur maison de La Colle sur Loup sur la Côte d'Azur. Ils en profitent pour voyager, voir leurs enfants ou courrir le vaste monde.

28 mars 2012

mars 1964 d'Abidjan à Arzew (les photos n'ont pas suivi!)

Carnets africains1D

 

Dimanche 1er mars 1964

Levés afin d'assister à la messe à 6 :30. Nous partons après un rapide petit-déjeuner.

Il est 7 :00 km 00971

Devant la cathédrale très moderne avancent en rangs serrés de jolies jeunes filles encadrées par des sœurs.

La route par contre est infecte, de la tôle, des tranchées d'écoulement d'eau, des trous énormes. Trois Mercedes avec un CD et un numéro du Congo ex-belge nous croisent juste avant Yamoussoukro, le village d'Houphouët-Boigny, et nous les huons au passage en klaksonnant à qui mieux mieux. L'un d'elle s'arrête mais nous ne voulons pas être mangés et nous continuons. Ces sauvages du Congo nous aurons laissé un souvenir durable !

Enfin, après Yamoussoukro, la porte du Palais et sa double rue centrale – le petit père Houphouët soigne bien sa tribu – panneau : TRAVAUX D'ÉDILITÉ – CRÉDIT FAC – nous avons enfin du goudron.

La circulation est assez intense et de gros grumiers abiment la route. Une de mes rares fautes de conduite : je double trois gros camions de suite et après le troisième je suis en haut d'une côte … juste pour croiser un motard de la police qui me fait signe mais ne me pourchasse pas. Ouf !

A 60km d'Abidjan, je serre à droite pour me laisser doubler par une 403 militaire … et je tombe dans un trou : nous craignons fort pour le bras.

Je suis énervé. Le goudron est mauvais, la route meurtrière. De nombreuses carcasses de voitures récemment accidentées sur le bord de la route le prouvent. Enfin la lagune qui nous mène à Abidjan que je reconnais à peine !

Comment retrouver mon beau-frère Raymond un Dimanche après-midi ? Je me rends au Collège Technique où la femme du Directeur peut m'indiquer l'adresse de deux Gadz'Arts, l'un marié à une Indochinoise dont la fille, Eurasienne, vient de se marier tout près de Cocody. Ce Gadz'Arts veut bien m'emmener et me précède jusqu'à Treichville juste au moment où Raymond et Reine avec leur petite Régine allaient quitter la maison pour une promenade. Quel bonheur de se retrouver en famille !

Enfin une douche, du whisky, du repos.

 

 

Le train en gare de Treichville avec, en arrière-plan, les tours des Grands Moulins d'Abidjan.

 

Lundi 2 et mardi 3 mars 1964

 

Journées consacrées au repos complet.

Je trouve Reine lasse, abattue par le climat ?

Sa petite fille est gentille et intelligente.

 

Nous obtenons d'Alcide Kacou, Gadz'Arts et Ministre des Travaux Publics où travaille Raymond, de pouvoir réparer notre véhicule en utilisant l'atelier de l'AOM.

 

Mercredi 4 et jeudi 5 mars 1964

 

Travail à l'Atelier d'Outillage Mécanique des Travaux Publics.

Nous sommes bien aidés par Raymond et les ouvriers.

Le mercredi nous négocions avec la RAN (Chemins de fer Réseau Abidjan Niger) de pouvoir mettre notre véhicule sur un wagon plat pour atteindre plus facilement Ouagadougou. Le train n'ira jamais jusqu'au Niger, au moins durant ce siècle !

 

Vendredi 6 mars 1964

 

Le travail est enfin terminé sur notre 2CV dans l'AOM.

Citroën Abidjan veut bien faire quelques réparations complémentaires gratuitement.

 

Samedi 7 mars 1964

 

Nous reportons la 2CV chez Citroën car nous nous sommes aperçus que les ressorts avant et arrière de la voiture ont été inversés !

A midi nous mangeons des moules en boite.

Des photos sont faites par Monsieur Renaudin de la maison Citroën dans l'après-midi.

Ensuite nous partons avec Raymond et Reine à Bingerville. Raymond conduit très vite mais bien. Nous visitons cette ancienne ville coloniale, capitale de la Côte d'Ivoire de 1900 à 1934, le jardin magnifique où on trouve de tout de la sapotille aux bambous.

Nous sommes salués par de jolies métisses depuis un orphelinat.

Nous allons rendre visite à Monsieur Charles Alphonse Combes, une figure de la Côte d'Ivoire, grand et maigre, intelligent : il nous fait visiter son école de sculpture sur bois, son musée à l'éclairage si suggestif de ces têtes qui ont servi de modèle pour les timbres ivoiriens récents. Combes nous parle de sa vie dans le pays , de ses relations amicales avec les indigènes qu'il aide de son mieux mais qui ne « s'en sortent pas » ! Un homme à connaître.

Le Musée Charles Combes en 2011. Son créateur est décédé en 1968.

 

M. Combes a pris la nationalité ivoirienne parait-il : de toutes façons il y a des dizaines d'années qu'il n'est pas retourné en France.

En rentrant nous visitons l'Hôtel Ivoire construit par les Israéliens (des peintures sont signées en hébreu). Des mosaïques monumentales, elles, sont italiennes. Les jardins sont éclairés et des jets d'eau lumineux les agrémentent. La ville est magnifique de la terrasse où nous prenons une bière. Quel luxe ! et cet hôtel est toujours plein !

 

 

 

Dimanche 8 mars 1964

 

Ce matin-là, un ami martiniquais installé à Abidjan comme menuisier-ébéniste depuis de nombreuses années – il aide de nombreux amis à construire eux-mêmes leur bateau – vient nous chercher chez Raymond, Patrick et moi, afin de rejoindre Alaric, un autre Antillais sous-officier de carrière. Ce dernier a une jolie vedette hors-bord et des skis

Nous allons d'abord skier vers le port minéralier.

Je fais deux circuits et j'essaie en vain de lever un ski bien que chacun de mes skis soit un monoski ! Patrick se débrouille bien mais Alaric, lui, est vraiment fort, en arrière, tiré par un seul pied, …

 

 

Promenade dans le canal de Vridi jusqu'à la grosse houle du large.

De très nombreux européens occupent les plages et tous les coins pour la pêche.

Nous prenons de l'essence à un ponton flottant où on trouve des cocas glacés : une vrai organisation sud-africaine !

Puis nous entreprenons le tour de l'île de Boulay : elle est très longue et le bras de lagune parfois très étroit. Nombreux villages de pêcheurs très pittoresques parsemés de de petites plages avec des paillottes pour le week-end. On ne fait surement pas mieux en Floride mais je n'y suis jamais allé.

Le retour se fait par la grande lagune après avoir accompli le tour de l'île aux serpents. Nous avons une très belle vue sur Abidjan ; c'est une ballade inoubliable.

Reine nous a préparé un très bon repas avec seiches et farce : Abidjan a vraiment de bons côtés !

Après une bonne sieste bien nécessaire, nous nous rendons à Port Bouet et à Grand Bassam où un nouveau pont, assez biscornu, traverse la lagune juste après l'embouchure de la Comoé. Nous découvrons à Grand Bassam un temple hariste bien chargé. Là encore de nombreux européens. Vers la plage d'Azuretti une petite route goudronnée longe les plages de cocotiers.

 

 

On y trouve de nombreuses villas de week-end, parfois luxueuses. Après Azuretti un village de pêcheurs ghanéens ne parlant qu'anglais et assez mal embouchés nous arrête : c'est le retour vers Abidjan et la cohue des voitures.

Le soir nous rendons visite à un sympathique Gadz'Arts, monsieur Tellé, un martiniquais un peu porté sur le rhum marié à une Réunionnaise originaire du Poitou (il y a quelques centaines d'années !). Leur fille, gentille brune à longues nattes et à lunettes, quand je lui demande ce qu'elle est, elle, me répond : « Moi, je suis une parigot » et ne semble guère avoir de complexes de pigmentations ! Son petit frère, très gentil, voudrait se faire prêtre. Chez eux aussi se trouvent les Des Étages et nous faisons ensemble un bon repas improvisé tout-à-fait sympathique.

 

Lundi 9 mars 1964

 

Nous sommes allés en ville afin de régler avec Huyghues des Étages les derniers détails du transport de la 2CV sur un train. Nous demandons sa bénédiction à Alcide Kacou.

Nous rencontrons M. Mignon à son bureau de l'Habitat Rural et il nous invite ce soir. Près du bureau une très grosse colonie de chauve-souris a élu domicile dans quelques arbres et c'est un spectacle extraordinaire mais personne n'y prête attention ; ce ne sont pourtant pas des pigeons !

Je filme Abidjan à midi avec son embouteillage de voitures sur le pont !

Le soir nous retrouvons les Mignon. Sa femme est kabyle catholique et était une amie d'enfance de la jeune italienne pied-noir mariée à l'ingénieur de Fort Dauphin. Leur jeune fils est muet mais assez à l'aise quand même. Une famille très sympathique.

 

Mardi 10 mars 1964

 

Sur les conseils de Raymond nous conduisons de nouveau notre 2CV chez Citroën afin de régler la hauteur du chassis. Le chef de garage est un ancien du Congo.

Nous rendons visite enfin à la Direction de Total à Abidjan (c'est notre sixième tentative !). En fait le Directeur est sympathique et nous accorde ce que nous voulons : huile et essence que nous n'utiliserons même pas en totalité.

 

 

Nous recevons une lettre de Bamako nous conseillant la prudence pour notre future traversée du Sahara.

Nous courrons ensuite à la Banque : 40 Francs français échangés contre 2000 francs CFA.

 

 

Nous retrouvons Mignon dans la voiture duquel nous faisons de nouveau une intéressante visite d'Abidjan.

 

Je filme le quartier d'Adjamé en pleine réorganisation. Je replace avec peine les bâtiments que j'ai connu isolés autrefois en 1956 il y a huit ans : l'Assemblée territoriale devenue Assemblée Nationale, le Palais de Justice, etc… Une entreprise rebouche un ravin en y enfouissant d'énormes égouts : il y a quelques mois on passait d'un côté à l'autre par un pont de lianes !

L'après-midi nous commençons à charger la voiture. Que nous partions pazr la route ou par le train ce sera utile.

 

Mercredi 11 mars 1964

 

Nous terminons de charger la voiture. Un coup de téléphone de Huyghues nous apprend que l'accord de Kacou est obtenu pour le transport exceptionnel gratuit de la 2CV. Nous faisons une visite au Directeur des chemins de fer, M. Bordenave, qui est estomaqué mais obligé de suivre son ministre.

 

 

Nous revoyons M. Besson, Gadz'Arts, toujours couché sur son lit de douleurs et obtenons des billets des mains de M. Devaux, un homme au teint très basané.

 

 

Nous chargeons la voiture dans l'après-midi. Comme nous voulons le faire au meilleur prix, nous la faisons nous-mêmes sur un wagon plat avec des fils de fer de récupération et des coins de bois. L'employé africain des chemins de fer nous refuse l'autorisation de circuler après que nous ayons bataillé plus de deux heures ! La compagnie de groupage SOCOPAO nous prend un prix fou. Je vais donc voir son Directeur, un grec très sympathique, accompagné par un autre agent plus compréhensif.. Conclusion : la voiture sera fixée solidement gratuitement ! Ouf !

Puis il faut rentrer à pied à Abidjan, traverser toujours à pied le pont. Je téléphone ensuite à Raymond qui viendra nous chercher.  A pied en Afrique, c'est dur. Les Africains sans voiture prennent le taxi ! Nous, pauvres européens fauchés nous marchons à pied.

Pour compenser Reine nous a concocter un repas du tonnerre : des andouillettes, de la pizza, arrosé de vin blanc au cassis.

 

Jeudi 12 mars 1964

 

Aujourd'hui c'est le départ.

J'écris une lettre de remerciement à Kacou,

 

 

puis nous téléphonons à Florkowski à Bouaké qui nous attends ce soir, à des Étages et à Total qui n'a pas de courrier pour nous.

Nous nous reposons, écrivons.

Reine a fait encore un bon repas d'adieu : carottes, beef et jardinière avec, en dessert, des poires d'Afrique du Sud.. L'étalage des fruits sud-africains dans les grands magasins d'Abidjan est on ne peut plus comique puisque c'est théoriquement boycotté !

Nous sommes accompagnés à la gare

 

 

puis c'est le départ à 13 :10.

 

 

Raymond qui connaît des mécaniciens à la RAN où il a fait des stages, nous a fait connaître Jean Camara Demeraya à Adjamé Nord.  Il nous présente au mécanicien de conduite qui accepte de nous prendre avec lui dans la cabine de conduite. Le conducteur s'appelle Koffi Kouabé mais malheureusement il est remplacé par un autre à Agboville, Jean Bilé Tanolé.

Le train passe sur le pont d'Abidjan dans un tube caisson qui sert de structure porteuse pour la voie routière. A l'intérieur de ce tunnel des tas de gens, dignes de nos clochards parisiens, ont trouvé refuge.

 

Le train de Bamako sort du tunnel-pont d'Abidjan

 

De la cabine je peux filmer très facilement.

A Rubino une mosquée nouvelle splendide, de style arabe, attire notre attention. L'Islam avance à grands pas.

A Anoumaba nous faisons un arrêt pour permettre à un train de nous croiser, il n'y a qu'une seule voie.

Au km 147 nous passons à l'endroit où a eu lieu un déraillement d'un train de marchandises il y a deux jours. De nombreux wagons sont encore couchés. La voie est très mauvaise ; il y a de nombreux ralentissements.

A Tiemelekro nous avons déjà 42' de retard !

A Dimbokro il y a foule et de nombreux policiers.

Nous arrivons à Bouaké à 21 :13 au lieu des 20 :32 prévus.

Monsieur Florkowski nous emmène chez lui où sa femme nous a préparé à manger ce que nous faisons avec ses deux grands fils dont Jeannot.

A minuit 10 nous allons nous coucher dans une chambre de passage des Travaux Publics.

 

Vendredi 13 mars 1964

 

A 6 :15 M. Florkowski me réveille, nous emmène prendre le petit-déjeuner puis le train.

Il y a un monde fou même en 1ère classe. Deux Américaines du Peace Corp représentant les seuls éléments blancs mais ells ne sont pas très liantes. Elles descendent à Ferkessedougou.

L'atmosphère de ce train est très particulière. Les employés du chemin de fer, contrôleurs, parfois mécaniciens et employés en ballade se regroupent au bar des 1ères et  boivent beaucoup de bière malgré le prix fort. Ils discutent très haut, sans aucune gêne en très mauvais français bien sûr, sans doute pour affirmer leur fonction, leur rang que bien sûr ils ne peuvent tenir que dans leur pays : tout est relatif.

Les arrivées dans les gares sont pittoresques.

Au sud souvent des ananas, des bananes, des mangues, le tout perché dans des cuvettes sur la tête des femmes en boubous multicolores.

Au nord ce sont surtout les enfants, parfois complètement nus, qui viennent simplement offrir de l'eau croupie dans une calebasse : le voyageur donne ce qu'il veut.

Je fais toujours acheter mes bananes par un compagnon de voyage car il les a toujours bien meilleur marché que si je les marchandais moi-même.

Pas de Douane à la frontière de la Haute-Volta. Le passage des falaises de Bandiagara est assez joli et l'on y voit des cascades mais à faible débit en cette saison.

Le train arrive avec 20' de retard seulement à Bobo et nous allons tranquillement à pied à la Mission de Tounouma.

Le Père de Montjoye est en brousse, c'est bien dommage. Le Père Mallaisé, détaché du Diocèse de Nancy, a construit l'église de Koumi. Le Père Valide du Diocèse d'Amiens, surnommé par nous « Le Verbe fait chair », est bavard comme une pie. Le Père Monterrat est venu du Diocèse de Bellay. Que de monde maintenant à Tounouma où j'ai passé un mois en 1956 et que pense de tout ça le brave Père africain, un peu énigmatique, autrefois Abbé, aujourd'hui premier curé de cette belle Paroisse. Le sautres, c'est en somme de l'Assistance Technique. Le Père Fidèle Sanon, le même nom que mon copain de 1956, me semble très bien. Je pense que c'est lui qui deviendra évêque de Bobo plus tard.

 

Samedi 14 mars 1964

 

Petit déjeuner.

Bien que nous y allions en 2CV (pas la nôtre), nous manquons de rater notre train qui roule déjà quand nous sautons dans le dernier wagon de 3ème classe. Il est 6 :45.

Nous avons, sans le savoir, doublé notre 2CV !

A une gare nous voyons un homme arriver à toute vitesse en agitant les bras. C'est l'aiguilleur qui s'était oublié !

Spectacle curieux : un paysan avec sa petite blouse typique, armé de son grand couteau, de son arc et de ses flèches prend le train. Une peul au physique très européen discute sans aménités avec de vraies négresses.

Station de Bangalississe.

Surprise ! La 2CV n'est pas à Ouaga à notre arrivée sous un soleil si pesant, si lumineux, si chaud que nous sommes étourdis et desséchés. L'Européen Chef de district nous recommande de voir le Chef de Gare ; s'il se même de notre affaire, il risque de grosses histoires. Le Chef de Gare, quant à lui, essaie en vain d'obtenir par téléphone la gare de Bobo ; il doit pour cela passer par Abidjan ! Impossible, revenez demain ! Que faire ? Tuez ce type n'avancerait rien !

Il faut attendre.

Heureusement le Directeur de Total à qui nous avions fait téléphoner est sympa : il nous prête sa 403 pour nous balader, nous offre un casse-croûte et enfin nous permet de coucher suer des chaises longues dans son bureau climatisé.

Ouagadougou est une grande ville : Champs Élysées, Palais du Moro Naba, Voltavision, rien ne manque.

 

Dimanche 15 mars 1964

 

Ce matin toujours pas de nouvelles de la 2CV. Nous allons à la messe puis chez Pfeiffer qui nous a invités à déjeuner. Sa jolie femme est d'origine italienne et est vraiment mignonne.

Nous décidons de retourner à Bobo pour voir si la voiture est arrivée : peut-être est-elle bloquée par la Douane ? Mais pour cela il faut repayer le train. La Société Total nous paie ça gentiment et à 13 :40 nous repartons dans cet enfer de train armés de nombreux romans policiers : c'est le plus sage pour ne pas prendre de crise de nerfs.

Le train de marchandises Bobo-Ouaga ne fonctionne plus : pas assez de fret depuis le déraillement pour organiser un convoi et on n'a beau être recommandé par un Ministre …

Nous rongeons notre frein en roulant. Dans la nuit nous devons attendre le croisement d'un train pendant plus d'une heure, sans électricité. C'est pénible.

A 21 :30 nous arrivons à Bobo. Nous farfouillons dans la gare et finissons par trouver notre voiture, seule sur un wagon plat. C'est la grande joie. Rien à l'intérieur n'a été volé et c'était pourtant un très grand risque.

Personne ne sait au juste quand elle doit partir pour Ouaga.

Nous décidons de ne pas la quitter et de la descendes demain matin afin de terminer le voyage par la route.

Ne sachant où coucher et décidés à ne pas perdre notre voiture de vue, nous montons notre moustiquaire accrochée d'un côté à notre voiture et de l'autre au wagon suivant et sur nos lits de camp nous nous endormons.

Pas pour longtemps.

Les lumières s'allument. Il y a des manœuvres dans cette gare de triage pendant la nuit. Nous ne bougeons pas et nous nous laissons trimballer à la campagne et retour dans la gare. Si o,n sépare les wagons, la ficelle cassera, c'est tout.

Les employés sont tellement ébahis que personne n'ose nous adresser la parole. Vous pensez ! Deux Blancs ! Ils doivent vraiment nous prendre pour des sauvages !

 

Lundi 16 mars 1964

 

A 6 :00 d'autre manœuvres nous réveillent. Nous en profitons et demandons à un mécanicien d'un tracteur Diesel de nous mettre à quai … ce qu'il fait !

A 7 :00 la bagnole est débarquée par nos soins et nous attendons huit heures, l'ouverture de la Douane.

D'abord cela semble difficile et je dois aller chercher un Européen spécialiste des transbordements pour venir nous donner la main. En fait, il suffisait de payer un papier à 100 francs, spécial en Haute-Volta, pour avoir la paix et pour plus de sécurité, j'arrive à faire signer mon Carnet de passage en Douane par le Douanier qui, maintenant contenté, se fout de tout et signerait n'importe quoi !

Nous faisons le plein d'essence avec nos bons Total, nous nous arrêtons au marché pour acheter du pain, de méchants avocats et des carottes puis nous filons. Il est 8 :45.

La route est toujours aussi monotone.

Arrêt de 12 :45 à 13 :00. Avocats, carottes crues, café froide et antésite.

A 16 :15 nous sommes à Ouaga. Nous prenons le temps de passer chez Citroën  car nos frotteurs crient et nous les faisons desserrer et graisser : bons résultats. Ce travail est payé par Pfeiffer.

Nous essayons de voir Monsieur Cadou de l'ASECNA. Nous le trouvons et il nous invite au restaurant avec sa femme, son fils Patrick et un ami Ferrando. Nous prenons une douche, notre tenue numéro 1 et nous nous retrouvons à « L'eau vive » le meilleur restaurant de Ouagadougou. Ambiance musique douce, patio, fauteuils, verdure. Le service est impeccable, effectué par de jeunes femmes. Stupeur ! Ces jeunes femmes sont des bonnes sœurs qui ont mont é là une affaire très florissante et essaient en même temps de faire un apostolat très particulier.

Nous couchons dans la case de passage de Monsieur Ferrando, climatisée à souhait. La chaleur sèche est pénible.

 

Mardi 17 mars

 

Retour chez Citroën : il faut changer le roulement de la roue avant droite. Nous faisons ensuite le plein d'eau distillée pour la batterie et ce sont les adieux à ces bons amis, les Pfeiffer et les Cadou.

Nous nous dirigeons vers Fada mais à 10 :30, à la sortie de la ville, nous sommes arrêtés par des policiers qui nous fouillent sans discussion et se conduisent de façon grossière.

Pour une fois nous disons « vivement l'Europe ».

Alors que nous faisons un arrêt pipi une voiture taxi D14W nous double à grande vitesse, bondée de monde. Nous la retrouverons plus tard, retournée dans la brousse, un passager ayant une large entaille dans le bras due à des tessons de bouteilles cassées. Je le soigne sans plus tarder. La voiture est fichue et les passagers tous un peu sonnés. Ils vont attendre une voiture allant dans l'autre sens pour aller chercher l'assureur pour un constat et du secours.

Plus loin nous croisons une Mercedes BBU638 D équipée en safari : ce sont deux jeunes Allemands qui, au départ d'Accra, visitent l'Afrique Occidentale. Un indigène ghanéen les suit et nous en profitons pour vider notre rancœur contre son sale pays. Les Allemands admirent notre audace de partir pour le Sahara. Ils ont été à Tombouctou, eux, mais en bateau depuis Gao.

Le paysage est sec. Quelques baobabs. Nous faisons un arrêt casse-croute : toujours de l'avocat, des carottes crues et de l'antésite !

Nous prenons 80 litres d'essence à Fada : tout est plein. Nous voulons en effet passer par le parc de la Pendjari puis par celui du W et il n'y aura plus de station Total.

Nous tournons donc en direction de Pama, la route au Dahomey est étroite mais très roulante. Tout le long il y a des ponts en béton terminés depuis longtemps sur les petits ruisseaux mais il n'y a pas de remblais d'accès ce qui fait que nous devons passer à côté. Pourquoi cette plaisanterie ?

L'air est bouillant. La température atteint son maximum entre 15 et 16 heures. L'eau des bidons est chaude mais tellement chaude !

De nombreux perdreaux passent près de nous. Où est notre carabine !

Au km 2326, crevaison. Puis par trois fois nous devons bricoler les charbons car la génératrice ne charge pas.

Au km 2387 nouvelle crevaison.

Avant d'arriver à la frontière que nous ne franchissons pas nous admirons un tamanoir. C'est bien Arly, célèbre campement où nous arrivons de nuit et où nous campons après avoir cuit du Qucker Oats.

 

Mercredi 18 mars 1964

 

Nous commençons la journée en réparant quelques crevaisons ;

Le chef de camp, un noir, veut absolument que nous emmenions un guide avec nous. Or notre voiture est archi-pleine et j'ai un plan précis du parc avec moi. Deux Allemands qui quittent le camp me conseillent, en allemand, de filer en douce et de régler ça au retour. C'es e que nous faisons après que Pat ait échangé quelques mots aigre-doux avec le garde.

Km 2398, 7 :00. Il y a pas mal d'animaux et nous sommes remplis de fierté : enfin un Parc français ! Élans de Derby, grues, troupeaux de cobes, d'élans poilus très curieux. Le paysage a souvent du charme : rivières, rochers se succèdent. Phacochères énormes (photos au télé, cinéma) comme nous n'en avons jamais vus. Nous admirons aussi des cynocéphales, des cobes de Buffon en troupeau ou isolés.

A 10 :15 nous arrivons à notre première mare aux hippopotames, baptisée deuxième – nous avons dû manquer la première – d'où un énorme animal remonte sur la berge. Des crocodiles dans un joli lac. La troisième mare, elle, est sensationnelle : nous nous régalons de voir les hippos de si près. Même au Mozambique nous n'avons pu les approcher ainsi.

Au retour du Dahomey – car nous nous trouvions au Dahomey sans avoir à subir des formalités douanières ce qui est remarquable – nous faisons notre toilette dans la Pandjari qui sert de frontière.

 

 

Des Français de Cotonou passant par là, nous nous fzisons un plaisir de leur indiquer les bons coins. Le mari travaille dans une entreprise et ils viennent se promener très loin de chez eux : chapeau les Français !

Après de nombreux kilomètres, nous sommes de retour au camp.

Nous avons une discussion, bien sûr, avec le garde. Patrick se bute. J'arrive à me réconcilier avec l'autorité car, enfin, nous avons eu tort. Habitué à avoir à faire à des cons, je l'ai traité comme tel et je m'en explique très franchement. Il me répond : »Nous, nous sommes encore à la méthode française.  Nous sommes ici pour aider le touriste, pas pour le rançonner ». Textuel !

Je ne fais donc aucune objection à payer notre carte et à m'excuser.

 

 

Nous buvons un coup avec les trois Français de la Compagnie du Bénin (je prendrai la direction de cette société puis repartons vers 14 :30 en direction de Diapaga avec pour but le Parc du W, une merveille parait-il. On nous raconte cette histoire d'hippo coincé dans un trou de vase. Les indigènes l'ont tué en perçant sa carapace et en retirant par là ses entrailles jusqu'à ce qu'il crève ! Pas mal hein !

La route de Diapaga est jolie. Nous longeons de belles falaises. Je filme en particulier une jeune négresse très brune, toute nue ou presque, une des plus belles filles rencontrées, qui porte une grande calebasse sur la tête. A regretter de n'avoir que filmé – je veux dire, enfin, de n'avoir pas fait de photos, tout le monde m'a compris. J'ai filmé un village à 20 km d'Arly.

Et ce que nous ne pouvions prévoir arrive alors. Après un petit saut au passage d'une rivière à sec, un grand choc : une des barres de traction des ressorts de suspension se brise net dans le pot. A 35/40 km d'Arly. C'est catastrophique car nous n'avons rencontré aucun véhicule sur notre route. Nous démontons et scions le pot : peut-être pourrions nous faire une soudure à froid ? Je ne pense pas cependant que ça tiendra.

En discutant en arabo-petit nègre-français avec un passant piéton nous en déduisons qu'à quatre km il y a un camionneur qui pourrait nous dépanner. Nous sommes à M'bila. Pour Namounou il y a en réalité 11 km. Après 7 km à pied nous abandonnons. La nuit, même à pied, nous risquons de perdre la piste car elle est très peu marquée dans la brousse.

Nous retournons et montons la moustiquaire pour y dormir. Nous n'avons pas vu une voiture de tout l'après-midi et nous n'avons presque plus d'eau.

 

Jeudi 19 mars 1964

 

A 6 :45 nous sommes réveillés par une camionnette. Un commerçant dahoméen passe par là et je bondis sur l'occasion avec le pot de suspension sous le bras laissant Patrick et le reste de l'eau.

A Namounou où je reste plus de deux heures, crevant de soif et n'osant boire l'eau infete du village, je trouve la maison du camionneur actuellement à Niamey. Je ne trouve pas de pièces valables dans son bric-à-brac et même presque pas d'outils. Et c'est déjà assez tard quand j'arrive à Diapaga après avoir constaté de grandes différences dans les villages entre les cases indigènes et les belles maisons des immigrants, riches, musulmans venant du Nigeria tout proche.

A Diapaga j'accepte au campement de grands verres d'eau pour m'apercevoir plus tard qu'elle n'a jamais été filtrée.

Je cherche dans tout le village un poste de soudure, introuvable mais je découvre quelques vieilles pièces de 2CV. Je suis aidé par le responsable du Service des Eaux et Forêts, un Africain. Le toubib est allemand mais ne peut rien faire. Enfin c'est à la Mission Catholique, toute petite, où travaille seul le Père Ackermann que j'ai le plus grand réconfort. En passant par le Commandant de Cercle, il peut téléphoner à la Mission de Kantchari : un vieux pot complet, usé mais pas cassé, est à notre disposition et pourra être ramené demain par le Commandant de Cercle. Et je pourrai alors rejoindre Patrick avec le Père, remettre le pot et repartir tant bien que mal jusqu'au prochain poste de soudure, peut-être à Niamey ?

Pendant ce temps, sans que je le soupçonne, Patrick n'avait pas chômé. En discutant avec le chauffeur d'un camion, le second véhicule à passer par là, il avait acquis la presque certitude qu'il y avait une Mission avec un poste de soudure non loin de là, au pied de la falaise mais en dehors de la piste. Bravement mais aussi avec inconscience il était parti vers Tampaga avec une boussole.

 

La lettre qu'il m'a laissée : on peut constater que, lorsque nous voulons garder un secret nous utilisons le créole pour communiquer !

 

 Après une dizaine de kilomètres épuisé, il était  en effet arrivé de justesse à cette mission qui était bien une réalité. Il avait bu et dormi dans les bras des petites sœurs puis, avec l'aide d'un laïc, Monsieur Marin, il avait remis un autre pot à la 2CV, un pot avec un ressort cassé mais qui pouvait suffire provisoirement.

Il est parti au km 2553 pour arriver au km 2600, 17 kilomètres en fait.

Quelle ne fut pas notre surprise de voir arriver Patrick en pleine nuit à la Mission de Diapaga ! Pour que cette arrivée soit pleinement réussie, il creva dans la cour !

Repas et couchés sous moustiquaire.

Le soir, phénomène fantastique : pendant plus d'une heure le ciel fut obscurci par le vol de milliards de criquets. Un sourd ronronnement nous signale leur passage et la lune fut obscurcie.

 

Vendredi 20 mars

 

A 5 :45 nous sommes debout. A 6 :00 petit-déjeuner et tout de suite, mécanique. Et déjà il faut boire, boire. Quelle chaleur !

Nous allons récupérer le pot ramené de Kantchari par le Commandant de Cercle qui est tombé en panne à quelques kilomètres d'ici. Nous changeons le pot mais n'arrivons pas à le régler car les barres sont tordues et rouillées.

Nous déjeunons avec le Père Ackermann et le Père Halluin en visite.

Douche. Sieste. Mécanique.

Enfin à 16 :00, km2600, nous partons vers Kantchari.

La route passe sur un petit barrage à l'échelle du pays, style sud-africain, le barrage de Boudiery. A Kantchari. Nous passons la Douane voltaïque et prenons un verre d'eau glacé à la mission et, malgré l'heure tardive, nous continuons vers le Niger. Nous passons la frontière, la Douane et avançons notre montre d'une heure.

Nous campons dans un joli coin de brousse à 45 km du fleuve Niger.

Ce soir potage au poulet.

 

Samedi 21 mars

 

Km 2755. Levés à 6 :30. A 7 :45, départ.

Nous rencontrons de nombreux Peuls sur la route. Le terrain devient plus accidenté à 40 km avant Niamey. Nous passons au carrefour de la route du W : ce sera pour une autre fois.

La traversée du Niger est très pittoresque. De très nombreux cavaliers aux riches couleurs arrivent pour des fêtes à Niamey et traversent le fleuve soit en bac soit en pirogue faisant suivre leur cheval à la nage.

Nous trouvons Alfred Populo, un cousin de Léonie, à son travail, au Trésor de Niamey. Un petit tour pour voir Sylviane, sa charmante femme, et déjà nous sommes chez Citroën afin de faire faire les soudures du support de pot qui a lâché et réparer notre pot primitif qui est le meilleur grâce à une barre d'occasion. Le livre de dépannage que j'i apporté me sert énormément car il contient les cotes exactes des pièces Citroën.

Nous déjeunons avec Sylviane et retournons bricoler chez Citroën.

Le soir nous faisons un grand repas auquel sont invités un Guadeloupéen et sa femme des Charentes et leurs trois charmants loupiots.

Nous avons notre chambre dans la jolie maison des Populo, un grand ventilateur et beaucoup de whisky pour nous soutenir. Nous sommes ici comme chez nous.

Il faut tous les soirs bien arroser le jardin de fleurs car ce n'est que grâce à ça qu'elles supportent la chaleur épouvantable de ce pays.

 

Dimanche 22 mars

 

Nous réglons les culbuteurs chez Citroën le matin. Il reste à voir lundi la charge de la batterie (nous devrons changer la batterie et la mettre en charge), le démarreur qui marche quand il veut et le court-circuit qui chauffe les commandes électriques.

Aujourd'hui Modibo Keita rend visite à son ami Hamani Diori dans la capitale nigérienne. Il est reçu en grandes pompes, un discours qui n'en finit pas (il faut entendre ça !), un défilé bariolé (il faut voir ça !).

Mais ce qui est vraiment beau et vrai, c'est la foule. Une merveille de couleurs, de costumes, d'habits de fête et une palette de types raciaux divers. Nous admirerons de nouveau tout cela le soir car, avec Patrick, nous retournerons faire un tour.

Mais auparavant nous allons en fin de matinée visiter avec Sylviane et Alfred le plus beau Musée d'Afrique française, le musée de l'IFAN (Institut Français d'Afrique Noire). C'est une merveille de goût, d'idées. Musée du costume et village en plein air reconstitué avec toutes les races du Niger présentes, des artisans au travail ; c'est encore mieux qu'en Rhodésie.

 

Le soir nous mangeons dehors et suivons du regard un satellite dans le ciel étoilé.

 

Lundi 23 mars 1964

 

Encore chez Citroën où nous nous battons pour réparer ce démarreur : il nous faudra changer le Bendix. Nous faisons le plein d'eau potable au Trésor tandis que passent les centaines de cavaliers qui rentrent chez eux et que je peux filmer. Ils sont suivent accompagnés par des serviteurs à pied tout aussi bien habillés. C'est merveilleux et ce n'est pas sûr que l'on reverra cela de si tôt.

Je cherche partout des boites d'eau d'Évian (1l = 120 Fcfa = 2,40 FF).

Nous essayons de nous renseigner sur le Mali par l'Ambassade de France ; tout est très vague malgré les militaires présents. A l'Ambassade du Mali, pas moyen de voir quelqu'un et d'obtenir un papier que les Européens essaient d'avoir afin d'impressionner les fonctionnaires au passage de la frontière. La Transafricaine, société de transports routiers, accepte de nous transporter des bidons d'eau ce qui soulagera notre 2CV.

Km 2880. Enfin à 17 :15, après un grand whisky et un baiser de Sylviane qui a le cœur gros de nous voir partir (nous aussi !), nous attaquons la piste le long du fleuve. Nous doublons encore des centaines de cavaliers qui rentrent chez eux après la fête : c'est un magnifique spectacle.

Nous traversons de jolis villages, de larges paysages dominant le fleuve Niger qui ressemble un peu au Nil coulant dans son désert. Des chevaux vont boire au fleuve. Et toujours beaucoup de femmes peuls si belles, si élégantes, si caractéristiques. La circulation sur la piste est assez dense.

A Tillabery un barrage n'arrête que les camions Quelle n'est pas notre surprise de voir sortir un gendarme européen qui vit ici avec femme et enfants ! Très calme, autour d'un pot, il nous explique que les Nigériens le gardent, conscients qu'il leur est utile – il est de l'Assistance technique française -.malgré les vexations des Maliens qui font bien remarquer que ces « vestiges du colonialisme » n'existent pas chez eux. Il fait déjà un peu sombre quand nous voyons es girafes, très communes dans le coin et , pour pouvoir les filmer demain, nous ne tardons pas à monter notre camp. La lune est pleine, tout est calme, frais, merveilleux. Une crevaison au km3023 nous ramène à la réalité juste avant de nous arrêter.

Seul le car de la SATT (CNTN) qui passe vers 23 :50 me réveille, pas Patrick qui n'entend pas !

 

 

 

 

Mardi 24 mars 1964

 

Km 3044 7 :45 Départ.

Nous voyons nos premiers chameaux puis des girafes, des girafes, des girafes …vers un étang rempli de nénufars en nous rapprochant du fleuve.

Km 3071 crevaison. Km 3072 crevaison.

A 9 :45 nous rattrapons le car à la douane d'Ayorou et, à 28 km de là, à Labezanga, après des formalités sans histoires, nous attendons le car au poste de police nigérien tout en nous baignant dans la rivière.

Les gens du car qui arrivent ensuite en font autant !

Km3125 11 :55. Nous passons le poste de police et des Douanes du Mali. Là réside la difficulté ! Tout argent CFA importé doit être immédiatement transformé en Francs maliens, papier qui ne vaut rien et surnommé par les Européens des « scoubidous ».

Il faut donc en avoir peu. Avoir des francs CFA chez soi au Mali est interdit par la loi.  Théoriquement il est prévu de vous remettre des CFA à la sortie du territoire pour le surplus d'argent que vous auriez détenu mais les Maliens s'arrangent toujours pour qu'à ce moment précis il n'y ait pas d'argent dans la caisse. Nous obtenons la permission de n'avoir à changer qu'à Gao car nous avons peu de CFA et je m'arrange pour ne pas tout déclarer. J'exhibe ma lettre de chez Total : nous avons l'essence gratuite, donc nous n'avons pas de frais !

Nous continuons, filmons un village au passage de notre voiture, le Niger majestueux. Nous trouvons sur la route une voiture accidentée RMB324  mais vide.

Nous passons à Ansongo, voyons des Songhais dont j'avais tant étudié l'histoire quand j'étais petit : j'avais trouvé chez les bouquinistes à Paris a traduction du récit de la conquête marocaine de la boucle du Niger avec à leur tête un renégat espagnol en quête d'or comme au Mexique. Oui l'Afrique a une histoire. Seuls les ignares ne le savent pas !

Km 3290 2 crevaisons  km 3303 nouvelle crevaison

La « tôle ondulée » devient très dure.

A 17 :30 deux soldats maliens au bord de la route près d'une Land Rover nous font des signaux désespérés. Leur voiture fume : il n'y a plus d'huile. Nous leur en donnons. Patrick ce glisse sous la voiture : toutes les vis du carter sont desserrées et l'huile s'écoule par là. Patrick resserre les boulons. Les soldats ont emprunté la voiture du Cercle et ils ne savent que faire : ils sont sur le point de couler une bielle. !

Caporal Kabraha avec la Land Rover RMA3668. Nous les quittons après que leur moulin tourne sans trop fumer.

A quelques centaines de mètres de là, au km 3323, une crevaison, la septième depuis Niamey. Que se passe-t-il donc ? Mais j'ai dû changer car c'est seulement maintenant que je commence à m'énerver !

La tôle ondulée est terrible. Des Jeeps remplis d'Européens passent près de nous … sans s'arrêter. J'en reste baba sans rien dire. Jamais je n'ai vu ça Il parait que les gars des Peace Corp …… mais là, ce ne sont pas de vrais Européens, ce sont des Russes, une race qu'il faudra bien se décider un jour à civiliser !

Puis c'est l'arrivée à Gao. Au Commissariat de Police nous rencontrons des Algériens du Sahara qui vont remonter demain en 403 camionnette vers le Nord. Nous allons essayer de faire le trajet ensemble. Nous passons à la Poste : j'ai du courrier !

Le représentant de Total,, Monsieur Sekou Keita, un gérant calme, a reçu aussi un télégramme pour nous donner 200 litres d'essence. Je vais m'arranger pour en vendre 50 litres aux Algériens et leur en faire transporter une bonne quantité pour nous.

Nous rencontrons un Missionnaire.

Nous passons voir Monsieur Prevost de l'ASECNA après avoir rencontré un jeune Américain qui cherche à trouver une occasion pour remonter dans le nord. En fait, c'est Madame Prevost que nous trouvons. Elle est Martiniquaise, très claire et drôlement bien moulée et sympathique en plus.

Plus tard nous rencontrons son mari à l'aérodrome ainsi que l'adjoint de ce dernier qui vient d'arriver de France. Nous faisons un petit repas bien sympathique tous ensemble où nous bavardons beaucoup : racisme, politique, travaux prévus par l'ASECNA, leur métier, la Martinique, tout est passé en revue.

Les Prevost ont deux grandes filles  13 et 15 ans en France et un bébé ici.

Nous couchons dans leur jardin sous une moustiquaire.

 

Mercredi 25 mars 1964

 

Quand je me réveille, une jeune Touareg de 13 ans peut-être me regarde fixement. Elle n'arrêtera pas de nous fixer, assise près de nous, tandis que nous nous lavons et rangeons notre chantier. C'est la balayeuse de Madame Prevost. Nous l'emmènerons ensuite en ville dans notre 2CV : pour Aïcha ce sera le grand bonheur de sa vie ! Elle est mignonne, très typée européenne mais elle est très sale. Son grand voile bleu cache ses logs cheveux raides de crasse. Les Touaregs sont actuellement révoltés contre le Gouvernement de Bamako. Et l'on dit qu'ils seraient aidé par un sous-officier français et un ancien Officier des Affaires Indigènes… Les Touaregs ne sont guère aimés ici car ils se prennent pour des Seigneurs, ne veulent pas payer d'impôts à des Nègres et ne se sentent pas du tout Maliens. C'est un problème intéressant car le Gouvernement de Bamako fait tout pour les réduire par la force et l'Armée est chargée de venir à bout de cette rébellion.

C'est à l'Entreprise Vidal que nous cherchons à réparer. Mais Patrick pète la fixation droite de la culasse en  vérifiant avec un peu trop de force le serrage des boulons.

Nous déjeunons chez Prevost et prenons une douche

Nous essayons ensuite de réparer la culasse en fixant le couvercle avec un grand nombre de tours de fil de cuivre mais il y a toujours une fuite d'huile : le « plastic steel » de notre ami le Consul de Salisbury n'a pas tenu.

Il fait déjà un peu nuit quand nous trouvons un jeune mécano qui a des pièces à nous vendre : culasse toute montée mais avec filetage de bougie foiré. Nous le faisons acheter par le représentant de Total afin de pouvoir le changer si nous avons un problème. Pour arriver à contacter tout le monde, le mécano Zacharia nous a prêté sa moto et c'est dans le sable des rues de Gao que je tangue, dérape, emballe le moteur sans jamais me casser la figure. Cela tient du miracle !

Nous réussissons à obtenir le plein d'essence très tard le soir. Nous faisons connaissance d'un jeune instituteur à l'esprit très ouvert chez qui nous prenons un léger repas.

Patrick a arrangé pour l'Américain un « lift » avec un camion.

Avec une voiture loin d'être sure, mais poussés par les Algériens qui veulent absolument partir vite, nous quittons Gao en pleine nuit.

Km 3379 22 :30. Nous passons à Bourem où nous réussissons à nous perdre et nous aboutissons à un petit fort près du Niger. Puis c'est maintenant que nous attaquons le désert.

Km 3418 crevaison. La dynamo qui ne charge que par à-coup nous cause également bien des soucis.

Enfin, à 48 km au nord de Gao, nous bivouaquons au bord de la piste Il est 3 :15 du matin.

 

Jeudi 26 mars 1964

 

Nous n'avons plus de batterie. Démarrage à la manivelle. Puis l'hélice du ventilateur de tord. Depuis longtemps nous avons éliminé la grille qui ne sert à rien somme toute : c'est plus pratique.

km 3523 7 :05. Nous repartons A Agamor il faut encore réparer. L'huile coule de la culasse : il faut en ajouter des quantités. Le paysage est fait de larges horizons, légèrement vallonnés. La température est très fraiche. Et voici le désert. La route est bonne malgré quelques passages de tôle assez brefs.

km 3643, 30 km avant Anefis, deux petites gazelles à dos blanc et noir passent près de nous. A 10 :00 l'air est encore frais et agréable.

10 :30 voici Anefis : une dizaine de cases, ancien campement du Méditerrannée-Niger  occupé par des militaires. Nous nous signalons au Lieutenant qui refuse de nous accorder de l'eau pour nous doucher car elle est trop rare. Nouvelle panne de dynamo.

Km 3714. Dans un oued avec quelques flaques nous voyons quatre gazelles et une centaine de grasses pintades. Incroyable !

Km 3720. Nous croisons deux camions algériens. A midi l'air est toujours frais. C'est un paysage rocheux que nous découvrons avant Aguelhok : l'Adrar des Iforhas commence.. Soixante kilomètres plus loin nous dépassons des Algériens en train de casser la croute et de faire la sieste. Nous voyons ensuite deux grandes gazelles et prenons des photos. Le paysage est agréable, la piste généralement très bonne nous rappelle le Sud-Ouest africain (SWA).

Aguelhok. Il y a de nombreux militaires. Nous sommes contrôlés. C'est en effet ici, avec Kidal en dehors de notre piste, sue se trouve le centre de la rébellion. Le puits a de l'eau à 22 mètres et je le filme tandis que les préposés ua tirage de l'eau tirent tout ce qu'ils peuvent aidés d'ânes afin d'abreuver les troupeaux de chameaux.

Nous cuisinons dans un trou de sable abrité du vent. Nous sommes obligés d'aller coucher près du bordj après avoir revu les Algériens car l'Adjudant qui vient nous voir affirme que la zone n'est pas sure. Près du puits il y a un jardin cultivé par cet Adjudant où il y a plein de légumes mais il ne fait pas mine de nous en,offrir !

A peine couchés  derrière de petits murets reste de maisons des rafales de P.M. nous réveillent et cela durera longtemps. C'est assez proche et nous nous persuadons que ce sont des exercices mais les gens autour de nous ont peur.

Avant de quitter le puits nous avions vu rentrer d'opération  Il nous est interdit de prendre des photos avec des militaires ou des sites occupés par des militaires mais l'interdiction ne vaut pas pour les civils.de nombreux camions militaires.

Une fois couché je prends de nombreux postes avec ma radio, même le Canada qui est très clair, et tout ça sans antenne.

 

Vendredi 27 mars 1964

 

A 6 :15 nou quittons Aguelhok. Il fait très froid et le chauffage de la voituire est indispensable. Nous traversons des regs avec de petites montagnes. Nous apercevons des chacals.

Nous coupons le chauffage à 7 :45 seulement.

Km3963 : Tessalit, jolie oasis avec une palmeraie Nous avons à faire ici à un jeune Lieutenant très sympathique et qui connaît bien Lyon. Comme beaucoup d'autres Maliens, il insiste sur sa culture française. Les gens ici sont très ouverts, un peu comme au Cameroun occidental. On sent une grande influence du communisme depuis l'extérieur : les camions sont de marque russe avec un mode d'emploi en français. Les gens se disent « camarade », même entre Touaregs je l'ai entendu.

Nous passons la Douane. Le vieil Algérien qui roule avec nous est malade. Il est toujours à la conduite tandis que son grand neveu costaud ne fait rien. Nous allons en profiter pour changer notre culasse à la Gendarmerie au Camp Militaire à 17 km au nord de Tessalit.

Nous y arrivons et crevons devant la Gendarmerie !

Les militaires refusent que nous penetrions dans un endroit couvert et c'est en plein air, plein de sable, que nous attaquons nos réparations Un Caporal vient nous aider mais il ne s'y connaît guère. La batterie ne veut plus charger mais surtout des bruits terribles proviennent de la culasse … gauche. Pendant une heure nous cherchons et quand enfin je me décide à déranger le Chef mécanicien, subitement je trouve la panne, idiote : les tubulures sont mal vissées. La bougie que nous avons vissée sur la culasse au filetage foiré semble être assez étanche. Le Gendarme bien sympathique, du style des soldats du temps de la colonisation, nous offre après nos travaux un plat de riz bien préparé par sa femme.. Nous apprécions grandement.

Nous allons discuter avec les responsables météo 

Enfin à 16 :55,  km 3973, c'est le grand départ après avoir fait le plein d'eau ; il y a en effet de la bonne eau en quantité.

Les Algériens doivent nous retrouver au Bordj Le Prieur.

La piste est fantastique, très bonne, dix mètres de large … à part les passages d'oueds moins bons.

A noter que l'Aérodrome de Tessalit est le plus long du Mali. Il fait trois kilomètres. Mais il n'est ouvert qu'aux avions maliens.

km 3983, crevaison. Nous mettons notre roue fétiche avec une pièce rajoutée et une hernie qui dépasse et qui balaie le sable. Elle tiendra jusqu'à la balise 250 ! Le reg caillouteux, c'est d'ailleurs la caractéristique du reg, est légèrement vallonné.

Km 4021. Une piste à droite puis un panneau indiquant Tessalit d'un côté et Bidon V de l'autre.

A 18 :10 je mets le chauffage.

Km 4031, une maison ( !) à gauche est assez correcte mais sans toit évidemment. C'est une future ruine. Le terrain devient plus sableux et complètement plat à l'infini. C'est la pleine lune. Pas un brin d'herbe, rien. Je remarque que l'on constate bien que la terre est un disque plat.

Nous sommes à la frontière à 19 :00, heure malienne ou 20 :00 heure algérienne. Il y a deux ans nous serions rentrés en France ! km 4088.

Une borne immense, grattée par endroit se dresse ici.

PISTE TRANSAHARIENNE N°2

MÉDITERRANNÉE NIGER

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LIMITE

DES

TERRITOIRES FRANçAIS (gratté) AFN AOF

ALGÉRIE

Reggan 669 km

Colomb Bechar 1383 km

SOUDAN

Tessalit 121 km

Gao 696 km

 

Km 4089, premier ensablement La nuit c'est difficile de les éviter. Je n'aime pas rouler de nuit au Sahara.

Nous arrivons enfin au Bordj Le Prieur : ce sont des baraquements entourés de fil de fer barbelé. Un générateur fourni l'électricité. Nous retrouvons nos Algériens mais avec eux nous devons rester en dehors. Les soldats FLN en tenue camouflée nous contrôlent, les papiers sont visés à l'intérieur puis ramenés vers nous. Deux camions de dattes vont vers le Niger et les camionneurs nous offrent un gros pain : quel délice ! Patrick insiste vraiment trop pour leur faire partager notre souper : petits pois au jambon. L'un d'eux se laisse faire enfin mais quel sacrilège, du cochon !

Les Algériens ont fait déposer un bidon d'essence de 100 litres par un camion et nous les aidons à le transvaser.

 

Samedi 28 mars 1964

 

Km 4122, 6 :!5, c'est le départ. Il fait un froid de canard.

Au bordj Le Prieur il y a des soldats français, des gendarmes français au bordj Perez et au Bordj El Mokhtar des soldats FLN.

Km 4127 c'est déjà une panne de la génératrice. Nous décrassons au papier de verre. Il nous faut cependant une heure vingt minutes pour réparer. Mais nous faisons un beau départ !

Photo du Bordj Le Prieur à 5 km au sud.. Nombreuses photos et film.

Une piste secondaire s'avère meilleure que la principale durant 25 kilomètres. Nous passons les Algériens qui  dorment depuis plus d'une heure en nous attendant. Le vieux s'appelle  Chérif et son neveu est d'Aoulef. Nous roulons en passant sans arrêt de la seconde à la troisième pour revenir en seconde et cela sans fin. Des cadavres de moutons, produit du commerce de dattes encombrent la piste. Les dattes achetées 50 francs métro, déclarées moitié prix 12,50 Fcfa  avec 11 Fcfa de taxe malienne sont revendues la contrevaleur de 50 Fcfa au Mali. On achète alors des moutons avec l'argent malien.

Bidon au km 4192.

Borne indiquant

Bidon V 50

PK 1280

Tessalit 225 km

Gao 800 km

Le vent violent freine la voiture. C'est une piste à ne pas faire de nuit car le balisage est irrégulier et les traces sont effacées par des vents de sable fréquents.

Km 4243 11 :05. Arrivée à Bidon V. C'est assez vaste car il est vrai qu'il y a de la place. Personne n'habite là. Nos Algériens ont tué un mouton et nous refilent un gigot. Deux grands pylônes servant de phares caractérisent bien  ce poste si connu par ailleurs.

Km4244 11 :50. Nous repartons déjà pour prendre de l'avance sur les Algériens qui vont bien plus vite que nous. Il est impossible d'aller plus droit vers le nord !

Casse-croute dans la voiture : mouton froid avec du pain, jus de raisin, boite donnée par Sylviane !

Vers 13 :00 nous passons à la hauteur de Tamanrasset Nous avons vu un petit oiseau alors qu'il n'y a pas un poil de végétation.

Km 4328, 14 :00. Quatre camions de dattes d'Adrar allant à Gao sont rangés sur le côté tandis que les chauffeurs se reposent.

Km 4346, vers 14 :30. Arrêt près d'un camion fellouze accidenté, abandonné ; c'est unMagirus Deutz tout neuf !

Je récupère dans le camoin de l'ail et Patrick un pantalon de tenue camouflée Il y a aussi des balles de fusil.

Km 4374 15 :50. Passage du Tropique du Cancer.

Km 4388, 141 km de Bidon V : déviation à droite sur 10 km. La piste est toujours jonchée de cadavres de moutons. Les Algériens nous rattrapent mais comme ils font leur prière, nous les redépassons.

Km 4500, crevaison.

Km 4510, balise 250 baptisée Poste Weygand. C'est assez peu de choses. Il est 19 :45 et les Algériens veulent continuer. Je refuse énergiquement car il fait nuit. Le vieux me menace de la Police, etc … puis finalement doit plier et nous de préparer un de nos meilleurs repas : une fondue bourguignonne. Tous les piments possibles sont versés dans l'huile bouillante et les morceaux de mouton, grillés superficiellement, sont délicieux. Soupe et thé entourent la fondue.

Le vieux doit prendre un avion pour la Mecque afin de devenir Hadj et il ne veut pas manquer ça. Nous nous lèverons donc très tôt demain.

 

Dimanche 29 mars 1964

 

Km 4512, 05 :35 heure algérienne. Départ matinal.

Km4547 Adroite, à 17 km forage DHER.

Km4558,5. Notre pneu fétiche finit par éclater et devient la glorieuse balise 202,5, bien connue. Après avoir changé le pneu, au moment de partir, nouvelle panne de génératrice ce qui fait que nous quittons les lieux à 7 :00.

Km 4563. Un aérodrome sur la gauche, puis 25 km de déviation excellente, nous roulons en 4ème, et bien balisée.

Km 4682. Arrêt au km 80 (marqué 86) pour attendre nos compagnons algériens, nous craignons aussi un accident toujours possible. A 9 :55 les voila et nous repartons

Une camionnette d'Aoulef L893AG Aldjazair de Ahmed Cherif AbdElKader. Rendez-vous est pris chez Mohammed Kina, commerçant à Reggan.

Km 4752 : ensablement 20 km avant Reggan. Mais pris au jeu en voyant les magnifiques dunes sur notre droite, tout cela nous incite à faire des essais de passage sur dunes en voiture. Pneus dégonflés c'est assez grisant mais à vouloir trop en faire, nous nous enfonçons dedans. Il noud faudra une heure et toute notre science des sables aidés de nos grilles pour pouvoir nous en sortir !

16 km avant Reggan commence une route militaire goudronnée.

Km 4769, 12 :45. Arrivée à Reggan. La consommation depuis Gao en 160-25 : 135 litres d'essence.

Nous retrouvons notre Algérien qui s'apprête à partir pour Aoulef et qui me fait remettre 4 500 F par son associé. J'ai fait une bonne affaire ! Nous signalons notre passage à la Police qui porte un drôle d'uniforme bleu les faisant ressembler à des employés du gaz avec une roue comme insigne. C'est en fait la déjà célèbre PAF, la Police de l'Air et des Frontières.

Avec 1390 km parcourus nous avons consommé 9,71 litres au 100 kilomètres.

Nous passons voir des soldats français qui sont encore présent pour les expérimentations atomiques dans le désert ; nous aimerions bien nous doucher. Nous discutons avec de jeunes trouffions en attendant la réponse de l'Officier et, pour occuper le temps, nous remontons la suspension. La réponse est négative sauf à attendre un Officier qui doit venir … ou non. Nous laissons cette connasse d'Armée Française à son triste sort, une éternelle retraite, et repartons vers le Nord.

km 4770, départ.

km 4785, nous quittons la piste pour aller voir de plus près un forage pétrolier.

Km 4790, arrêt au forage de la CEP où nous restons jusqu'à 16 :30 mais nous refusons une invitation pour le soir. C'est intéressant à observer : nous suivons l'opération d'envoi en France de carottage effectués sur place.

Km 4796, nous retrouvons la piste. Nous souffrons de mauvais passages de fechfech une vingtaine de kilomètres avant Adrar. La piste est irrégulière ; ou très bonne ou infecte et il n'y a rien d'intéressant à voir. Je tombe dans un trou de fechfech et en ressort avec une direction très dure. Nous arrivons à Adrar juste après le coucher du soleil. C'est une très belle ville. Au Commissariat de Police il nous est demandé de patienter jusqu'au lendemain pour accomplir les formalités de contrôle. Nous allons nous coucher derrière le Poste de garde à la sortie nord de la ville. Au menu : potage julienne au vermicelle, langouste made in Zuid Afrika, riz, thé.

La tempête de sable la plus terrible que nous ayons vue va bientôt se lever. Accrochés à notre lit de camp nous sommes renversés et il nous faut aller nous protéger derrière un mur, en nous allongeant tout au long. Et même ainsi nous sommes gelés et nous ne pouvons guère dormir.

 

Lundi 30 mars 1964

 

Réveil à 8 :15. Breakfast. Nous essayons de vérifier la direction et passons à la Sous-préfecture pour montrer nos papiers

Nous visitons la ville et prenons des diapositives de Foggaras et de la place principale.

km 4934, à 10 :30 nous quittons la place. Je filme au passage de Meraguen et fait des photos de la piste avant El Guerara.

Nous passons au ksar d'El Guerara et nous faisons notre toilette à sa célèbre source. Elle est très fraiche et enclose et le village est très accueillant..

Photo à 125 km au sud de Kerzaz. La route est mauvaise, cailloteuse ; la tôle est terrifiante./ Le volant est toujours dur et cela nous tend énormémént.

km 5066, crevaison et photo noir et blanc.

A 81 km de Kerzaz il a été construit un nouveau radier revêtu de goudron mais nous ne pouvons pas encore l'emprunter. Desv travaux sont en cours. Le paysage est agréable.

km 5111, Halte de Ksabi : deux maisons européennes et un puits. C'est à partir de là que nous pouvons emprunter la nouvelle piste excellente mais cela ne dure pas : nous sommes déviés vers l'ancienne piste. Au km 5114 le revêtement de goudron est déjà posé. Photo noir et blanc du col vu d'en bas.

Il est frustrant d'utiliser une piste qui longe la nouvelle route goudronnée qu'il nous est interdit d'utiliser. De plus la piste n'est plus entretenue. La tôle ondulée est une des plus terribles que nous ayons supportée. De belles dunes apparaissent.

Enfin au km 5180 du goudron. Ouf ! Nous prenons aspirine et whisky : la route dure est finie.

A Kerzaz l'essence nous est remise par un pied-noir, il y en a encore. Nous roulons un peu plus décontractés et prenons des photos de dunes aux ombres magnifiques au soleil couchant. Nous longeons le Grand Erg Occidental entre 18 :30 et 19 :00.

Sur la gauche des palmeraies au pied de montagnes. La route est magnifique et nous en jouissons. Nous écoutons Radio Alger en Ondes moyennes, du Grand Tourisme malgré la direction dure et la soudure cassée de l'attache du pot.

km 5245. El Ouata avec quelques lumières dans le soir. On aperçoit encore un Fort blanc et des palmeraies sur fond de dunes.

Nous allons vers Béni Abbés jusqu'à l'Hermitage du Père de Foucauld. Nous y trouvons un Père un peu connard qui bavarde avec nous mais c'est très pénible. Nous campons dehors en faisant notre popote dans le sable et le vent.

 

Mardi 31 mars

 

Levés à 7 :30, nous déjeunons et assistons à une fin de messe à la chapelle au sol de sable du Père de Foucauld. Photo noir et blanc.

Nous faisons une visite à l'arête de rochers qui domine la palmeraie et porte des écoles et de grandes bâtisses. Vraiment Béni Abbés mérite sa renommée.

Visite au CNRS : un zoo, un jardin botanique, un Musée préhistorique.

Un entomologiste français bien sympathique nous emmène à la Sous-préfecture pour y effectuer une soudure. Mais ici nous la payons, ce n'est plus l'Afrique mais déjà l'Europe !

km 5315, 12 :15, nous partons pour Colomb Béchar. A 15 :00 nous rencontrons des Français, la famille d'un Officier de Béchar ; ils ont en panne et attendent une pièce.

Km 5458, route d'Hamaguir sur la gauche, c'est la route de Tindouf. C'est à Hamaguir que sont essayées nos fusées. Un poste de la Légion Étrangère nous contrôle après le Monument du Général X venu ici en 1870.

Pendant 8 kilomètres nous traversons l'immense Oued Ghir et c'est en en sortant que nous trouvons le chemin de fer dit Transsaharien à Abadla. Nous sommes pris dans un vent de sable terrible et obligés de ralentir même sur route goudronnée : c'est pire que du brouillard D'autant que la voiture n'a rien d'étanche et que le sable s'infiltre partout. Pendant des éclaircies nous remarquons des cultures dans l'oued. Des ouvriers, la tête enroulée dans leur chèche, déblaient le sable de la route. A Abadla, grand village mais laid et même minable il y a la Légion et partout des drapeaux fellouzes. Je filme un convoi de laLégion. Nous passons près des mines de Ksi Ksou qui paraissent abandonnées : ces mines de charbon étaient la raison de la ligne Abadla Béchar. Le paysage redevient désertique.

Km 5555 5 :00. Arrivée à Colomb Béchar avec son poste de police et de contrôle. Nous passons à la Poste Restante où Patrick trouve une lettre. Il est impossible d'envoyer un télégramme car l'appareil est cassé. Comment puis-je prévenir ma  Léonie de se préparer à venir nous rencontrer à Oran ? C'est le plan que nous avons ourdi ; nous rentrerons tous les trois en France par la route, le Maroc, l'Espagne et le Portugal. Il n'ya que deux avions par semaine Paris Oran.

Seban, le patron de Total, n'a pas été prévenu de notre passage. La Direction de Citroën conseille un graissage qui se révèle insuffisant. Trois frères, les Dupuy, qui travaillent comme leur père à la CIEES viennent nous voir et nous prête un appartement pour la nuit. C'est sympathique et utile car il fait très froid.

Cela me rappelle mon passage en chemin de fer à Colomb Béchar en 1956 où j'avais pu coucher dans le local des cheminots à la gare. C'était du temps de mon voyage d'études Zellidja.

Nous nous promenons en ville après avoir laissé notre 2CV au poste de police du CIEES. Nous retrouvons l'Europe. Il parait que c'est Colomb Béchar qui a le moins changé depuis l'indépendance. Beaucoup d'Européens travaillent encore là et les petits magasins font très province.

 

Mercredi 1er avril 1964

 

7 :00 Petit déjeuner au thé. Avant d'aller chez Monsieur Garcia de Citroën, j'essaie de démonter la direction. Je casse un boulon mais pouvons remonter. En fait il manquait bien de la graisse mais aussi  il y avait un serrage trop fort des biellettes de direction.

Nous déjeunons chez les Dupuy, famille sympathique ; ils nous permettent de nous décrasser. Quelle couche il faut enlever !

km 2575, 15 :55. Départ de Béchar. Colomb devait être un abominable colonialiste car il a disparu des pancartes. De belles montagnes rappelle l'Afrique du sud. Des kilomètres de barbelés rappellent la guerre.

Km 2687, 18 :00. Contrôle sympathique à Beni Ounif. Palmeraie. On aperçoit au loin Figuig, ville marocaine, à travers la montagne des Ksours. Depuis la dernière guerre avec le Maroc, les Algériens ont miné le passage. N'ayant pas relevé leurs mines des gendarmes en Jeep ont sauté dessus et depuis, la frontière est fermée. Depuis Béchar ce sont des hectares de barbelé qui entourent la route de part et d'autre avec en prime une ligne électrifiée de neuf rangées.

Km 5800, crevaison. Il fait un froid de canard qui nous incite à rouler de nuit. Nous faisons un petit crochet pour visiter Aïn Sefra qui est une petite ville de province puis nous couchons à 25 km au nord de la ville. Le froid est terrible et mon lit s'effondre dans la nuit !

 

Jeudi 2 avril 1964

 

Km 5858, 6 :50. Départ après s'être battu avec la voiture. Nous devons démarrer à la manivelle et l'huile est figée par le froid. La neige recouvre les Monts des Ksours tout proches. Puis c'est Mecheria, un trou au pied de la montagne. La route est monotone et interminable sur ce plateau. Le Kreider à 10 :15 avec la Légion et son drapeau français. Les premiers arbres apparaissent.

A 35 km de Saïda des moutons, des moutons … Je photographie en noir et bland une ferme mal occupée par un Arabe. A l'arrivée sur Aïn el Hadjar nous découvrons un merveilleux paysage de cultures. Saïda est une petite ville tellement française, sa Poste, ses Jacarandas et son cadran solaire 

Après Mascara il y a deux cols. Les fleurs des champs ont tout envahi.

Enfin nous arrivons à Arzew où Pascal, le frère de Patrick, est pilotin au port méthanier qui ravitaille la France en gaz naturel. Nous trouvons Pascal tout de suite. C'est 6366 km au compteur et il nous reste 13 l d'essence.

Nous faisons connaissance de Maryvonne, la femme de Pascal. Ici aussi nous sommes en famille, comme à Abidjan.

Nous pouvons envoyer un télégramme à Léonie. Il nous reste plus qu'à l'attendre.

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Jean Michel Blouzard

Carnets Africains 1D

J'ai enregistré le mois de mars 1964 de notre voyage autour d'Afrique. Cela va d'Abidjan à Arzew en passant par Niamey donc la traversée du Sahara.
Il manque encore de nombreuses photos qui viendront plus tard, inch Allah!
Les Rodet, Populo et Deschodt seront intéressés. Régine avait huit mois.

On peut retrouver ces textes sur mon blog 



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Jean Michel Blouzard

15 juin 2011

Boulogne-Billancourt

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Jean Michel Blouzard

31 mai 2011

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24 mai 2011

Tour du monde

Tour du monde 2011

16 octobre 2010

Lecture recommandée

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Jean Michel Blouzard

22 octobre 2006

Carnets africains.

1963-64

Il est évident qu’il faut de longs jours de réflexions et de préparation avant d’entreprendre un voyage tel que celui pour lequel nous partons.

En fait j’étais encore à Cluny, en troisième année de l’École des Arts et Métiers et j’y pensais déjà.

A Paris, au cours de ma quatrième année, j’ai entrevu la possibilité de pouvoir partir avant de travailler : par le CIRECT. Cet organisme, tout nouveau, proposait des voyages d’études avec une bourse intéressante et du matériel. J’ai été le troisième inscrit ! et Monsieur Féty, le Secrétaire général (après Monsieur Géronimi) a été enthousiaste à l’idée d’une très longue expédition en Afrique du Sud. Ayant vécu en Inde, il m’a suggéré d’aller étudier les Indiens en Afrique.

En fait l’aide du CIRECT a été moins importante que prévu mais l’impulsion était donnée !

Dès le début de 1962 je commençais une préparation déjà sérieuse, surtout par de la documentation et des renseignements. Je traçais l’itinéraire, prévoyait le matériel dont ma 2CV achetée un peu dans ce but (je l’ai quelque peu caché à ma mère qui participait pour 3000 francs à cette investissement de 5000 francs)

En Algérie, à Chéragas puis au Cap Matifou, dès août 1962, j’ai pris des contacts avec des gens très au courant dont Monsieur Merres de la Société Shell, organisateur des rallyes Alger-Le Cap avec l’ACF (Automobile Club de France).

Monsieur Féty ainsi que son adjoint Monsieur Voisin se trouvant à Alger, il me fut facile de les voir de temps à autre.

Je crus pendant longtemps que trouver un compagnon serait chose facile au moment où je serais sûr d’avoir tout en main pour partir. Or jamais Monsieur Féty ne pouvait me donner un chiffre précis du financement possible. Je ne pouvais donc pas avancer et me trouvais dans un cercle vicieux.

Au cours de ma mission à Oran par laquelle j’allais chercher Sardy, un camarade Gadz’Arts militaire comme moi mais qui d’abord candidat s’était ensuite « dégonflé », je tirai des plans sur la comète avec un autre Gadz’Arts, Laplanche, déjà marié mais dont la femme était très partante pour l’expédition. A trois, une seule 2 CV devenait insuffisante et longtemps je crus que nous pourrions acheter une autre 2 CV à Alger. En plus cela donnait une sécurité supérieure lors des passages difficiles. Mais le 4 janvier 1963 seulement Laplanche m’annonçait sa décision irrévocable de ne pas participer : problèmes familiaux bien sûr et peur du Congo pour sa jeune femme.

J’étais toujours à Alger et ça commençait à devenir juste pour trouver quelqu’un. Il fallait en effet partir avant le premier mars, date quasi extrême, afin d’éviter les vents de sable au Sahara et les saisons des pluies dans les deux hémisphères.

Je me mis à écrire des lettres désespérées, style « Petites Annonces » - j’avais même joins à mes lettres une « Petite Annonce » tapée à la machine – et j‘attendis.

Vint alors la fin du Service Militaire ou plutôt la « Perm libérable ».

Trop de choses restaient à régler à Alger, questions de convoi, de matériel. Mon ami Jean Martel, originaire de Boufarik, était en permission à Alger et je l’avais invité chez moi à une surboum – trois filles, douze garçons – et il me propose ainsi que ses parents de passer trois jours chez eux après mon service. C’est ainsi que, devenu civil, je restais à Alger et pris de nombreux contacts avec « Charles », le surnom de Martel, avant de prendre la « Caravelle »d’Air France pour Lyon. Passer de +20°C à -20°C fut rude.

Dès le 30 janvier j’avais un premier contact, chez mon amie Léonie Villordin, avec Patrick Deschodt qui rentrait de Martinique où il venait de travailler pendant trois ans pour Monsieur Clément, celui du Rhum, mais aussi représentant de Pepsi Cola pour l’île. Nous faisions très vite affaire. Il repassait chez lui à Merville dans le Nord, je faisais mes adieux à Léonie en promettant de revenir, nous nous retrouvions à Lyon pour les adieux aux parents et nous continuions vers Marseille. Nous prenions le 19 février 1963 le paquebot « Ville de Tunis » de la CGT (Compagnie Générale Transatlantique) et arrivions le lendemain à Alger où je pouvais fêter mes 25 ans.

Il nous restait dix jours pour préparer la 2 CV – vissage d’une tôle de protection sous le moteur, découpe de grillage pour le sable qui se révéleront un excellent crève-pneus – et notre équipement, vivres, eau, bidons d’essence, outils.

Nous logions à Cap Matifou chez nos amis Paniel, sur le point de quitter leur pays d’adoption. Leur aide nous a été précieuse car nous étions comme dans notre famille.

Le premier mars, après une nuit agitée, nous nous levons vers 5 :30. Patrick a la « courante » et moi je suis nerveux. Le départ est prévu à 6 :00 et je commence à ranger pour la première fois la voiture. Je réveille Patrick à 5 :15. Il est mal réveillé et a très mal à l’œil droit : il semble qu’une limaille de fer, alors qu’il perçait le châssis pour placer la plaque de protection, est restée dans sa cornée. Il pleure sans arrêt.

Après un essai de rangement, nous empilons tout dans la voiture. La maison est vide mais la voiture …

Monsieur Paniel nous fait ses adieux. Il est 7 :00. Le compteur marque 39 813 km.

Patrick ne peut conduire à cause de son œil qui le fait souffrir ; à peine s’il peut profiter de la traversée de cette Mitidja si verte, si belle, avec les ouvriers se rendant au travail à pied ou à vélo, avec les enfants, le cartable à la main, se rendant à l’école. Sans le vouloir, nous évitons Boufarik et passons par Rovigo, Montpensier, faisons une rapide visite à Blida et son kiosque percé du palmier, passons près des baraques où j’ai travaillé en 1959, apercevons la maison blanche de Monsieur Choulet, un colon connu à l’époque, passons devant les parachutistes. Enfin c’est la bifurcation pour les gorges : nous sommes partis et la direction est plein Sud.

Un éboulement au début des gorges de la Chiffa a inondé la route de boue. Partout le revêtement est mauvais mais nous passons. Nous voyons l’Hôtel transat, le ruisseau des singes (mon père y est venu lors de son service militaire), les tours de guet de l’Armée, abandonnées bien sûr, puis c’est le camp des Chênes, des fellaghas dans les maisons.

La vallée s’élargit ; la voiture monte dur : c’est Médéa sur les plateaux.

Un marché aux ruelles étroites mais des fruits tellement beaux ! Je fais des achats : oranges, pommes, citrons, bananes et pommes de terre rouges encore souillées de terre ; elles se conservent mieux m’a dit M. Paniel.

Mais nous ne pouvons trouver du vin ! A Médéa, Capitale d’une région viticole renommée, nous ne pouvons trouver de vin ! Nous avisons une Européenne faisant son marché. Elle nous explique : « On a fait comprendre à la dernière marchande de vin qu’il valait mieux qu’elle s’en aille : il est impossible de trouver une goutte de vin à Médéa !

Nous continuons rapidement car il nous tarde de voir le toubib pour Patrick. Berrouaghia, Boghari, nous piquons à gauche vers Boghar. La route se termine dans le camp militaire. Nous croisons des half-tracks, des E.B.R. (Engin Blindé de Reconnaissance), des camions remplis de soldats armés, des Français !

On joue sans doute à la petite guerre maintenant que la vraie est finie.

Le médecin militaire nous attendait. Charmant. Il a préparé un grand carton cloisonné, vachement bien, où sont classés tous les médicaments possibles et imaginables, des sérums, des pilules et des onguents. Il regarde l’œil de Patrick. C’est grave. Une goutte de collyre et l’œil est insensibilisé. Avec ce qui me semble être une aiguille dont le chas serait en contact avec l’œil, il cherche à enlever la minuscule limaille de fer qui a déjà un peu oxydé la cornée. Après un travail ardu, c(est fait. Le pauvre Patrick a été courageux.

Nous passons une radio car je crains pour le point que j’avais conservé plus de dix jours après une bronchite. Il n’y a rien.

Nous quittons le Capitaine Médecin Douchet soulagés physiquement et moralement mais alourdis par une pharmacie monumentale en plus.

Quelques kilomètres après Boghari, le Chélif est retenu par un grand barrage peu élevé mais long qui forme un immense lac dont on aperçoit pas le bout et qui est très agréable. Bien sûr il n’y a ni arbre, ni buisson, que des touffes d’herbes éparses mais c’est bien et nous faisons cuire des pâtes avec notre camping-gaz sur le bord de ces eaux : des pâtes à l’huile et au cumin, un vrai régal !

Depuis Boghari la route est belle. Auparavant, depuis l’entrée des Gorges de la Chiffa, les nids de poules ne se comptaient plus : une vieille route mal retapée.

C’est ensuite le descente vers Paul Cazelle, Hassi Balbale non indiqué sur la Carte Michelin mais très gros village. Nous voyons nos premiers chameaux. Le compteur marque 40 039 km soit 226 km depuis le départ.

Puis c’est Djelfa, petite ville sans charme.

Après Djelfa, nous ré-attaquons la montagne après avoir quitté les longues routes droites et monotones.

Un barrage fellagha nous arrête et nous contrôle sans histoires. 40 183 km.

Nous arrivons à Laghouat et, sans attendre, nous recherchons le Train où devait nous attendre le Commandant Tollot. Il est avec l’ALAT sur l’aérodrome et nous reçoit bien. Afin de nous conseiller, il nous met en contact avec un Chef un peu sentimental mais qui semble bien connaître la circulation dans le désert. Il nous offre , avec le repas au Mess des Sous-Officiers, un mit sur lequel nous passons une très bonne nuit.

Samedi 2 mars 1963


C’est la pluie qui nous réveille avec un froid glacial.

Je me rase et nous quittons le camp, les pieds pleins de boue.

Il est 7 :40 et le compteur marque 40 279 km. Nous avons fait 466 kilomètres le premier jour de notre raid.

La visite de Laghouat est rapide. Le Fort est occupé par les Légionnaires. La ville n’a guère changé depuis 1959, date à laquelle je suis passé en auto-stop pendant un stage scolaire à Blida afin d’aller visiter Hassi Massaoud, le premier site pétrolier français au Sahara, sauf quelques inscriptions de rues en arabe.

Nous piquons aussitôt sur Ghardaia, la Capitale des Mozabites, cette secte musulmane très particulière. Il pleut toujours. La route est une merveille, bien tracée, sans surprises. Un panneau indique, sur la droite, Hassi R’Mel. Pour que Patrick voit un puits de pétrole nous avons décidé de faire un crochet de soixante kilomètres par là mais c’est en fait un peu moins. C’est de la piste, assez bonne mais trop souvent la voiture talonne et nous en souffrons autant qu’elle. Nous n’arrivons pas à faire chauffer notre petit-déjeuner vers 10 :30 à cause du vent. La piste est parfois formé de cinq à six pistes qui se séparent et se rejoignent. La piste n’est en fait que le sol où on aurait passé du désherbant.

Une torchère laissant monter très haut sa fumée nous indique la route.

Nous arrivons. Des citernes, une clôture moderne, un très beau panneau explicatif à l’entrée : c’est l’usine à gaz de la CREP (Compagnie de Raffinage et d’Exploitation de Pétrole) qui raffine quelque peu le gaz mais surtout collecte le gaz de tous les puits exploités de la région (HR1 à 9).

Non loin de là se trouve la Centrale thermique à gaz. Nous nous présentons à l’instant où sortent un vingtaine de journalistes venus la visiter. Leur guide qui semble algérien mais parle couramment l’italien avec certains journalistes nous accueille aimablement et nous fait faire une visite tout à fait convenable de la centrale en nous donnant toutes explications techniques nécessaires. J’écrirai plus tard un article à Thierry Levy pour son journal. Thierry est cet ami de Claudine Cochran, cette belle Martiniquaise journaliste à l’ORTF et amie de Léonie, Claudine dont le mari a été Administrateur au Tchad où il a encore des amis.

Nous visitons l’extérieur de la base du personnel ainsi que la C.A.S. (Centre Administratif Saharien) reprise par les fellghas.

Un indigène nous indique la direction de Berriane, une piste déconseillée la veille par le Chef Ronchont (c’est bien son nom). C’est la direction du puits HR 9. Nous y arrivons au bout de 9 kilomètres à peu près. Il est en fonctionnement : petit derrick avec, en dessous, un « arbre de Noël » comme pour le pétrole. Des canalisations vont à Hassi R’Mel centre. Tout est clôturé : nous crions et claxonnons pour nous faire entendre afin de demander notre chemin. Personne.

Nous décidons de tenter le coup à la boussole. Toutes les collines se ressemblent et les pistes sont si nombreuses. Avec un petit serrement de cœur nous quittons le puits, à l’aventure ! Quand, au bout de vingt kilomètres environ, nous voyons la ligne à haute tension puis la route goudronnée, c’est le soulagement.

Nous arrivons à Ghardaïa sans histoires. C’est samedi après-midi et l’Européen que nous devions voir, ne travaille pas. Le transporteur indigène qui nous était recommandé est lui aussi absent mais celui qui pourrait bien être son fils met sa fosse à notre disposition et quelques conseils d’un électro-mécanicien éclairé nous font relever la voiture de 8 centimètres. Elle a beaucoup souffert sur la piste car elle était vraiment trop basse. La tôle est éraflée, cabossée. Michelin nous donne des conseils : nos pneus sont sur-gonflés. Puis il fait déjà nuit. Nous sortons après Beni-Isguen et campons dans un champ de cailloux !

Dimanche 3 mars 1963


C’est encore le froid qui nous réveille : la température doit avoisiner 0°C si ce n’est en dessous. Nous prenons notre petit-déjeuner dans nos lits de camp ! Tandis que nous démontons les lits, voici une apparition ! Mais oui, c’est elle ! Madame Fety, suivie bientôt de deux Américaines !

Le circuit de Monsieur Fety au Sahara passe par là aujourd’hui

Nous prenons rendez-vous pour 9 :00, passons chez Michelin afin d’acheter, très cher, deux petites pièces de 2 CV. A l’hôtel Transat nous retrouvons Monsieur Fety, toujours sur les dents. Il est désolé : hier soir il y avait un méchoui !

Nous discutons des problèmes que nous n’avions pu voir à Alger..

Patrick m’appelle : un « journaliste » algérien l’a interviewé et veut des photos : pourquoi pas ? Voir sa photo dans Ash Shaab ce serait assez bon !

Après les adieux nous cherchons à aller à la messe et la loupons, bien sûr.

Nous faisons alors un tour au Fort , fief de la Légion Étrangère. Le guerrier chaambi que j’avais vu en 1959 n’est plus là : le képi blanc l’a remplacé. La vue est magnifique sur Ghardaïa.

En descendant du Fort je passe sur des cailloux pointus et crève. Nous changeons la roue et essayons de réparer. J’arrive à défaire le pneu. Nous réparons deux trous mais c’est en vain que nous essayons de remonter le pneu. Nous l’abîmons plutôt, sans réussir à le remettre. Nous maudissons nos clés à l’envers et demandons conseil à un camionneur. Puis un jeune Arabe en haillon vient placer pour nous le pneu, sans effort, et c’est seulement alors que nous comprenons comment il doit se monter : nous ne savions pas utiliser les différents diamètres de la jante !

Nous bataillerons longtemps pour ne pas mettre de sable ni de cailloux dans le pneu et pour acquérir le « coup ».

Nous allons ensuite vers Melika, jusqu’à l’endroit où les voitures doivent faire halte et nous cassons la croute avec un repas froid de m. Fety devant un panorama magnifique. Tandis que nous écrivons des lettres, une escadrille de « bananes volantes » passent au dessus de nos têtes

Puis nous allons à Beni Isguen que nous visitons avec l’aide d’un bêgue : il fallait le faire. Belle collection de tapis très élégants et pas chers : 3000, 6500, 12000 francs.

Mais alors que nous nous décidons de partir vers El Goléa, deux policiers FLN nous arrêtent : un Ministre, lequel ? doit arriver de Noumerate, l’aéroport du Mzab et la route est coupée.

Une 203 qui va sur Ouargla arrive alors. Une jeune institutrice bavarde et effrontée arrive à obtenir le passage. Les policiers nous laissent suivre. Noumèrate : à droite la route de Metlili, oasis des Chaambas.

Le soleil s’apprête à se coucher. Nous plantons la tente dans un désert de cailloux et de touffes de plantes piquantes. Nous arrimons notre 22 Long Rifle.

Nous admirons le ciel, la nature, la lune et nous sombrons dans les plaisirs que Morphée dispense à ses fidèles.

Lundi 4 mars

Le froid, très vif, nous réveille.

Nous plions le camp et hop, nous partons.

Après quelques kilomètres nous voyons une véritable cascade d’eau s’écouler d’un tuyau situé à trois mètres de hauteur. C’est le puits artésien d’Hassi Masseb (marqué H.E.R.) L’eau est tiède et malgré le froid vif, nous nous mettons avec délice, tout nu, sous l’eau si agréable. C’est un moment délicieux.

Nous continuons. A Hassi El Fahl, nous faisons halte. Des nomades remplissent leurs guerbas à un robinet. Certaines sont faites d’un morceau de vieille chambre à air : ils en sont très contents. Nous prenons quelques photos.

Toujours à la recherche de renseignements, nous discutons avec des camionneurs qui partent sur In Ekker.

Nous continuons toujours de l’avant. Souvent nous nous arrêtons à l’appel d’un berger pour donner à boire ou proposer un cachet d’Aspirine. A 60 kilomètres d’El Goléa nous prenons même un jeune berger en stop ! Il baragouine le français. Et c’est avec lui que nous arrivons dans l’oasis.

El Goléa est aussi dans une cuvette et, en dévalant dans celle-ci, nous dominons toute l’oasis, immense tâche de verdure au milieu des sables d’or. C’est l’oasis typique avec dunes, palmiers, chameaux, etc. Et bien, c’est une merveille quand même !

Nous emmenons Mahamar (nous avions compris Amar) chez lui et, devant sa maison, nous préparons notre cuisine. Son père nous reçois bien, nous donne une côtelette, un œuf, du petit lait, tandis qu’en échange nous lui remettons du pain et une orange. Il nous offre de coucher dans une pièce de sa maison et nous acceptons.

Nous laissons nos lits et quelques affaires et emmenons Mahamar à la Mairie (FLN) : nous devons le reprendre là au soleil couchant.

Nous nous dirigeons alors vers Saint Joseph, village constitué de douze familles chrétiennes, douze autres se trouvant dans El Goléa proprement dite et d’autres enfin ayant émigré à Privas, Aubenas et Argentières à cause des « évènements ». Une église de style Jésuite espagnol nous attire. Devant cette église se trouve la tombe du Père de Foucauld ainsi que celles des chrétiens du village décédés et de quelques Religieuses.

Nous rendons visite, timidement, à des Petites Sœurs de Foucauld, elles sont trois, qui prennent le thé avec une Chrétienne autochtone très évoluée. Ces Chrétiens sont, pour la plupart, des enfants d’Officiers français avec une femme indigène. Se trouve là également un vieux « Saharien » de l’OCRS (Organisation Commune des Régions Sahariennes), Monsieur Kirche.

Après avoir parlé des différentes formes de l’Évangélisation, M. Kirche nous invite chez lui. Auparavant nous voyons les restes d’une voiture de la Mission Citroën puis, chez lui, nous buvons une bière en écoutant les Walkyries de Wagner en stéréophonie !

Il nous invite à souper. Mais auparavant nous devons ramener Mahamar et repérer sa maison. Or il n’est pas au rendez-vous ! Nous attendons tout en visitant le marché. Toujours personne. Nous essayons alors de retrouver sa maison mais c’est peine perdue. Nous retournons chez M. Kirche où Patrick se propose pour aider à la préparation du repas, avec de tendres beefsteak de chameau et je continue seul les recherches dans la nuit en m’aidant d’un « évolué » qui me sert d’interprète mais , sans le vouloir, me guide sur de fausses pistes car j’appelais le berger Amar et non Mahamar.

Je rentre. Nous soupons et Monsieur Kirche nous couche dans une chambre de passage, avec douche s’il vous plaît !

Nous passons notre première nuit au chaud, avec un réchaud électrique.

Mardi 5 mars

Nous faisons nos adieux à M. Kirche après le café et des bavardages sans fin. Nous sommes chargés de carottes et de belles salades. Nous partons à la recherche de la maison de Mahamar. Après deux heures de recherche, nous désespérons et, tout à coup, la voici ! C’est la femme de Mahamar, que nous n’avions aperçu que de loin hier, qui nous reçoit. Elle a un certain genre et un gosse sale comme un peigne abandonné dans un caniveau. Puis voici la mère de Mahamar (autre épouse) puis son père. Il nous ouvre la porte et nous retrouvons toutes nos affaires, intactes. Ouf ! Quelques photos. Photo surprise pour la jolie Messaouda si mignonne sous son fichu vert. Nous lui offrons deux oranges puis nous allons faire le plein.

Sur le chemin du Ksar nous voyons un Père Blanc, le Révérend Père de Charrette qui m’explique la différence de vocation entre eux et les Petites Sœurs et ses idées sur l’esprit de pauvreté. Il nous recommande de voir le Centre de Formation Professionnelle.

Le Père Supérieur, sympathique, nous fait les honneurs de sa « boite », moderne, intelligemment menée. C’et bien et les quelques personnes rencontrées, moniteurs aussi bien qu’ élèves donnent à penser que l’esprit est bon.

Avant de visiter ce Centre nous étions passé dans les jardins de l’Annexe (Administrative) : verdure, arbres magnifiques, d’autres en fleurs, hautes herbes. Que c’est beau et rafraîchissant !

Nous visitons le Ksar. Nous grimpons à pied parmi les rocailles et les éboulis vers un village fortifié, la signification de ksar, vraiment accroché sur un piton. Tout est en ruine et fait penser à la fois aux églises troglodytes de Cappadoce et aux habitations des Indiens du Nouveau Mexique. C’est beau et la vue, du sommet, est la meilleure que l’on puisse avoir, excepté par avion.

Il est bientôt midi et, après avoir signalé notre départ au Lieutenant fagot, nous quittons El-Goléa.

La piste se révèle vite mauvaise. Nous longeons une sebkha avec de l’eau où les palmiers se reflètent. Nous nous ensablons et nous nous dégageons difficilement par manque d’expérience : nous creusons sous les pneus ! Puis je passe quelques trous trop rapidement et nous nous retrouvons avec l’avant du capot qui nous cache l’horizon. Nous regardons les dégâts : les pattes arrières retenant les pots de suspension sont dessoudées et les roues arrières, pas assez retenues, reposent sur les plots de caoutchouc. Nous sommes encore à 25 kilomètres d’El-Goléa : nous pouvons rouler, la queue basse, à 10 cm du sol !

Nous rentrons lentement. L’expérience de la piste nous évite l’ensablement. Nous nous dirigeons chez les Pères Blancs. Le moniteur de soudure, Monsieur Bena-Louin, veut bien nous exécuter la réparation. Il faut tout vider, dévisser, soulever, travailler bravement. Deux moniteurs, style instituteurs, nous donnent un coup de main et sympathise avec nous. Ils sont de « Copainville » et nous expliquent ce que c’est. Nous soupons avec eux, la réparation faite. Ils veulent bien nous emmener chez un de leurs amis, un nomade, qui a bénéficié d’une Micro-réalisation du Secours Catholique. Il nous reçoit après avoir séparé sa grande tente en deux par une tenture afin que sa femme soit cachée ainsi que sa fille aînée, Fatima. Pendant une heure et demi que durera la visite nous n’entendrons qu’à peine des chuchotements. Nous avons droit à une place sur un tapis de haute laine et sa plus petite fille, Zora, vient se blottir dans mes bras. Sa fille de douze ans, Botum, assure le service. Nous avons du couscous, au sable, dans une cuvette à fleurs roses et Mohammed, car tel est son nom, découpe à la main de la viande et la lance dans les trous que font nos cuillères dans la graine de couscous.. Puis il nous offre des rognons. Enfin c’est le rite du th é, les trois services. Le thé est versé d’une théière dans l’autre, goûté. Le sucre en gros morceaux, de plusieurs centaines de grammes, est cassé avec un joli marteau réservé à cet usage. Au troisième service, pour bien prouver combien notre visite lui fait plaisir, il rajoute de la menthe afin que le thé ne soit pas trop faible.

Enfin nous le quittons après une photo au flash.

Michel nous donne des tuyaux sur la piste puis nous montons nos lits dans son bureau. La nuit ne sera pas trop fraîche pour la première fois.

Mercredi 6 mars

El-Goléa - Fort Miribel

Notre premier travail en nous levant, c’est de remettre tout le matériel dans la voiture. Il est mieux rangé qu’avant car il reste de la place. Nous reprenons la piste de la ;sebkha car nous la connaissons bien, du moins les premiers vingt cinq kilomètres, et rejoignons la piste des camions à 33 kilomètres d’El-Goléa. C’est à cet embranchement que nous nous apercevons que la piste que nous venons de prendre est administrativement fermée ! Nous sommes passés quand même avec seulement deux séances de désensablage. Un bon vent d’est s’est levé et des tonnes de sable défilent sur la piste passant d’un erg à l’autre. Les dunes sont magnifiques mais le sable crisse et rentre de partout. Au kilomètre 57 la voiture s’affaisse : la soudure de droite a craqué ! Nous savons qu’à Fort Miribel il y a des troupes du Génie mais c’est encore loin, à 80 kilomètres environ. Une Jeep des Travaux Publics s’arrête puis un Command Car : tous deux viennent de fort Miribel. In mécano doit arriver ce soir : que l’on essaie d’atteindre le Fort!

En mâchant du sable et les yeux pleins de larmes (dû au sable, pas à la tristesse), nous réparons au fil de fer. En fait les pots vont se coincer et supporter la voiture et, doucement, en seconde, parfois en troisième, nous atteignons Fort Miribel vers 17 :30.

C’est un Adjudant Chef qui commande le Génie et un minuscule groupe de la Légion qui monte la garde. Ils sont sympathiques. Le mécano, par contre, s’avère impuissant et peu coopératif.

L’Adjudant chef nous offre une « chambre », sans porte ni fenêtre et surtout un brûleur à gaz à la cuisine. Patrick y prépare un tapioca des familles pour deux jours au moins.

Nous essayons en vain de remettre le pot à sa place.

Nous passons une nuit assez fraîche mais bonne.


Jeudi 7 mars

Fort Miribel est petit Il surplombe un oued, le Hassaba, où se trouve trois puits dont un seul fonctionne. Nous avons vu, la veille, des chameaux venir boire et repartir aussitôt. A un ou deux kilomètres se trouve un petit cimetière où reposent les restes de quelques Soldats et Européens : nous ne l’avons pas visité.

C’est déjà le plateau du tademaït. La nuit, dans l’oued, où campent les employés des Travaux Publics, un Européen et quatre Algériens, il gèle bien en dessous de zéro car nous retrouvons des bassines d’eau gelée.

Après le café le mécano nous apprend qu’il doit partir à El-Goléa. Nous n’avons pas le temps de recevoir le conseil qu’il nous avait cependant promis. Son Aide, un Musulman, est plein de bonne volonté. Nous montons la 2 CV sur un pont et, après avoir enfin réussi à remettre le pot en place à l’aide d’un cric, il vient souder les pattes dont l’une est partie entièrement et l’autre se déchire lentement. Il amène les bouteilles et, pendant deux heures, va plaquer des baguettes de soudure sans véritablement souder. Il a du courage mais nous aussi car il fait un tel froid ! C’est terrible. Couverts par trois pulls, un anorak et des gants, nous gelons car la brise est forte. J’ai la prudence d’insister pour mettre du gros fil de fer autour des attaches soudées. Nous prenons congé et partons vers 13 :00 après avoir fait cuire nos patates et mangé la bonne salade de Monsieur Kirche.

A Tabaloulet, un puits et un reste de campement du génie, le pot est dessoudé et nous tenons sur du fil de fer. Nous sommes vraiment sur le plateau du Tademaït. A l’infini c’est un horizon tout plat. Des cailloux, des cailloux, posés sur une croûte assez résistante de sable mais qui s’effrite en donnant des mares de sable quand plusieurs véhicules sont passés. Et partout et toujours ce sable qui rentre vraiment partout : la voiture en est pleine et recouverte dessus et dessous. C’est très monotone et, même sous le soleil, il fait très frais.

A 199 kilomètres de Fort Miribel, nous voyons, se dirigeant vers l’Ouest, la piste d’In-Belbel. Il paraît que, très souvent, les gens s’égarent et prennent cette piste au lieu de celle d’In Salah. A mon avis, il faut être imprudent et ne pas s’occuper des balises pour faire une telle erreur qui, souvent, se termine par un cadavre desséché.

A 250 kilomètres de Fort Miribel nous voyons au loin une forme noire : on dirait un camion. A trois kilomètres de la piste nous ne trouvons qu’une maison en ruine. Nous croisons des camions au km 380.

Nous avons beau rouler le plus vite possible sur une piste pas trop mauvaise, même bonne parfois, le soleil descend et je dois bientôt mettre les phares. Quand je dis « piste », je veux dire « pistes » car, sur plusieurs kilomètres de large, il y a en somme une immense autoroute et, seule, la piste balisée est vraiment impraticable !

Nous voudrions ne pas coucher sur ce froid Tademaït.

Mais soudain, à gauche, des feux clignotants : serait-ce une voiture en panne ?

Nous quittons les abords de la piste et filons droit dessus. Il y a là trois camions : les chauffeurs ne voulaient que nous dire bonjour !

Ensuite, pour retrouver la piste, c’est impossible !

Nous ne sommes qu’à deux kilomètres du bord du plateau et bien, nous nous retrouvons au bord à deux kilomètres de la descente et je dois faire ces deux kilomètres sur des roches énormes avec Patrick marchant devant pour trouver un terrain plus praticable. Mais la descente d’Aïn-el-Hadjadj est magnifique sous le clair de lune. En bas, une piste à gauche mène au Bordj. Au lieu d’y trouver des troupes du génie, nous ne voyons qu’un bordj abandonné et sans toiture amis avec une source et un abreuvoir digne de la Haute-savoie avec trois palmiers autour et un décor étonnant. C’est un endroit où j’aimerais prendre des vacances en famille plus tard !

Nous campons dans les courants d’air avec les étoiles comme plafond.

Vendredi 8 mars

Après réparation des crevaisons de la veille, deux seulement, et rangement, nous faisons un carton sur un vieux bidon afin de nous exercer à la 22 long rifle. C’est une bonne arme, précise je crois.

Nous retournons sur la piste et essayons de rejoindre In Salah.

Nous quittons à 10 :30 avec 41 316 km au compteur.

La piste est parfois difficile et nous crevons sur le seul kilomètre de goudron mis là sans doute pour une expérimentation (entre PK 357 et 358).

Nous rencontrons une Land Rover avec six personnes dont trois Européens – sur les trois il y a une femme – alors que nous sommes en train de nous assurer que la suspension ne va pas nous abandonner.

Nous nous ensablons deux, trois, quatre fois dont une fois très sérieusement, la roue droite avant s’enfonçant davantage à chaque essai. Nous ne nous en sortons qu’en mettant des cailloux dans le trou et le grille par-dessus, les grille que nous avions fait découper dans du grillage à béton avant de partir.

Enfin, après des camps de Travaux publics, voici une très belle route, puis l’Aérodrome aux lampes néon et In Salah.

Le premier bâtiment que nous repérons est le camp de la Coloniale où un Adjudant sympathique nous accueille. Nous pouvons lire le message annonçant notre prochaine arrivée.

Ils veulent bien essayer de réparer nos pots et ils nous confient à Monsieur Marchand qui joue le rôle de Consul de France à In Salah. Nous le suivons pour poser notre matériel chez lui et, devant le camp, nous crevons.

Réparation au Tip Top.

Puis, chez lui, nous posons nos affaires.

C’est un type sympa, petit fonctionnaire, promu aux fonctions de Délégué du Sous-Préfet et … Consul de France et qui, en somme, joue bien ces rôles sans se prendre au sérieux. Il se pose comme devoir de veiller à l’entente entre les rares Européens et de prendre soin de ceux de passage. Sa femme l’aide en cela et toute sa petite marmaille ajoute à ce qu’il y a de farfelu dans sa personnalité. C’est une personne irremplaçable ici.

Après avoir déchargé et bu le whisky, nous démarrons pour le camp militaire. Mais il nous est impossible de sortir de la Sous-Préfecture. La population, excité par un certain Si Ahmed, est rassemblée dans la cour et devant la porte et clame son attachement au Sous-Préfet et sa désapprobation du Bureau politique. C’est assez factice mais l’orateur, en arabe, est bon et l’occasion unique pour voir les visages de toute la population, les femmes, pour la plupart très laides mais enchantées de sortir, ne sont pas voilées. Nous bondissons chercher nos appareils photo et clic et clac. Un ahuri, habillé à l’européenne nous engueule. Il demande si nous avons une permission, fait descendre Patrick de son perchoir. Il est bientôt ramené au calme par celui qui se prend pour un policier et par un « chibani » qui nous conseille, tout au contraire, de prendre des photos ; ils aident Patrick à remonter.

C’est magnifique cette foule qui, au nom de Ben Bella, crie yah yah mais c’est abominablement artificiel, même par cette chaleur de la passion arabe.

Cependant je mitraille les visages de gosses morveux, de fillettes parfois mignonnes, d’hommes enturbannés. La manifestation dure : qu’y a-t-il d’autre à faire ? ce n’est pas ce soir que nous réparerons mais tant pis !

Le soir, nous faisons un tour dans cet In Salah très particulier, aux maisons ocres foncé et à l’architecture tendant plutôt vers celle des Aztèques, comme la piscine, mais uns si jolie petite ville.

Nous rencontrons des groupes surexcités. Nous apprendrons en rentrant que, armés de gourdins, ils voulaient tuer le Chef du Bureau Politique qui fut tout heureux de filer à l’aérodrome grâce à l’aide des français dont il s’était juré « d’avoir la peau ».

Sans le savoir, sous deux rangées d’éthels, nous nous dirigeons vers El Barka, petite oasis proche, et nous prenons deux auto-stoppeurs qui s’y rendent amis en fait nous ne voyons rien de beau. Il fait trop nuit.

Nous rencontrons un Européen de grande taille converti à l’Islam : le désert donne toutes sorte de vocations !

Monsieur Marchand nous installe dans une chambre d’hôtes, Dar diaf, et nous dormons sur de magnifiques matelas.

Samedi 9 mars

Nous allons au Service du Matériel où un soudeur juste rentré de Reggan, où se prépare les exposions nucléaires françaises, veut bien se lever pour nous aider. C’est un Pied-Noir d’Oran. Il s’avère être un soudeur émérite et consciencieux, vraiment ce qu’il nous fallait.

Après un certain travail pour monter la voiture sur cric et mettre en place les pots, tout est fixé, même un boulon est soudé.

A midi nous cassons la croûte avec des restes délicieux de Madame Marchand.

Nous passons ensuite au génie pour demander de l’acétylène pour braser notre filtre à bain d’huile qui se fendille. Près de deux heures d’essai, sans résultats probants, et nous trouvons, grâce à l’entregent de M . Marchand, à échanger notre filtre contre un autre d’une voiture accidentée déclarée « bien vacant », même ici.

Une bonne journée de mécanique, une nouvelle manifestation avec présence effective du Sous Préfet, originaire d’Ouargla.

Le soir tout est réparé, nous soupons chez les Marchand avec du Champagne car c’est la seule boisson qui reste dans sa cave, faisons nos adieux et, aidé par un Instituteur de Cherfa près d’Aoulef dans la plaine du Tidikelt, mais originaire de Nîmes, nous chargeons la voiture.

Je vais ensuite faire le plein d’essence chez le radio d’In Salah car il m’en fait cadeau, quarante cinq litres tout de même.

A une heure trente du matin, nous nous endormons enfin.

Dimanche 10 mars



A 4 :30 du matin le réveil sonne. Il fait encore nuit noire à 5 :30 quand nous quittons In Salah. Nous avons 41 455 km au compteur. Nous ne prenons pas la route marquée « Tamanrasset » par une panneau car nous avons vu la veille une piste près du terrain d’aviation qui est très belle et ne peut mener qu’à Tamanrasset ! Nous roulons aux phares. La piste est facile car elle est tantôt en tranchées, tantôt en banquettes. Mais vient le terrain plat : nous ne voyons pas les balises et comme des traces, il y en a partout et que nous ne voyons pas le paysage environnant, nous suivons une des pistes, n’importe laquelle. Bientôt il ne reste qu’une seule piste et les indications de la boussole ne sont guère rassurantes. Heureusement le sol est « roulable ». Mais finalement nous prenons peur de nous perdre et rebroussons chemin sur nos propres traces. Et bien, ça non plus, ce n’est pas facile !

A 7 heures, nous passons Tiguentourine, un petit puits ridicule ! Peu après, sur la droite, un petit puits de pétrole miniature en bois indique le gisement de gaz du Djebel Berga. La sebkha que nous traversons ensuite n’est pas bonne du tout et à peine discernable.

Au petit bordj de Tadjemout, nous avons déjà parcouru plus de 250 kilomètres. Il est abandonné par les militaires mais habité parfois par des nomades. Nous trouvons de l’eau, une petite piscine, des palmiers puis une abominable négresse, sale et repoussante, sortie d’une maison voisine. Elle nous fait comprendre qu’elle aimerait bien nous avoir comme pensionnaires et nous préparer le café ! Puis, bien sûr, elle nous réclame de l’argent : je lui tends du pain d’épices qu’elle mange avec plaisir. Nous cherchons mais ne trouvons pas les peintures rupestres censées être près d’un ancien terrain d’aviation. Il y a une balise identique à celle entre In Salah et El Barka. Ces peintures sont difficiles à trouver et il faudrait du temps pour ce faire.

A gauche de la piste un camp important des Travaux-Publics, en fait des militaires, leur drapeau s’est déchiré !

Puis ce sont de belles falaises et, soudain, apparaît le bordj d’Arak, derrière des roseaux et de la verdure avec un drapeau français claquant au vent.

Ce sont des Somalis qui dépendent d’un Commandant à In Salah. Un Lieutenant très sympathique, nous fait préparer un cassoulet, du saucisson et du rosé d’Algérie. Il met pour nous la génératrice d’électricité en marche afin de nous faire passer des disques ! Nous les enregistrons sur magnétophone.

Il est le seul Européen avec deux mécaniciens dont un Guadeloupéen. Il a un peu le cafard car il est jeune marié.

Nous faisons redresser notre jante et réparons les deux crevaisons que nous avons eues depuis Tadjemout. Le filtre à bain d’huile s’avère aussi percé que le premier que nous avons changé. Nous roulons en fait sans huile malgré le sable car elle s’écoule ou plutôt s’est écoulée dans le frein droit !

A 17 :10 avec 41 753 km au compteur, nous quittons notre Lieutenant qui nous paie encore deux bières à emporter !

Nous terminons à peine la bière que déjà nous crevons et abîmons naturellement le pneu. Ces gorges d’Arak sont terribles pour les pneus bien que les cailloux ne soient pas si gros. La nuit commence à tomber et nous aurions voulu arriver à Amsir . soudain, dans les phares, j’aperçois une gazelle. Je ralentis, Patrick prend le fusil mais, zut !, notre pneu avant gauche est crevé. Fini la chasse ; il faut réparer. Puis deux camions militaires, dont l’un est sans phares, nous croisent au pas. Nous allons jusqu’à la pancarte Amsir mais ne trouvons pas le puits pourtant à un kilomètre seulement. Nous campons dans l’Oued, sous un arbre, et devons mettre la tente moustiquaire qui s’avère très pratique. Nous commençons alors le traitement préventif du paludisme avec notre Quinine. Très beau clair de Lune, température clémente.

Lundi 11 mars

Nous sommes levés avec le soleil.

Nous espérions, oh présomptueux !, arriver à midi à Tam. Mais la journée commence, après le café, par la découverte d’un pneu à plat, eh oui ! D’où un départ à 9 :40 avec 41 794 km au compteur. Le paysage est très beau, un des plus beaux que nous ayons vu au Sahara. Les gorges d’Arak sont très belles et très hautes mais un peu courtes. Nous arrivons à la hauteur de Tesnou. La montagne est en fait un gigantesque synclinal replié sur lui-même. On y voit, en s’approchant, de nombreux rochers troués du plus bel effet. Au Marabout, en fait un minable tas de cailloux, nous trouvons deux camions dont l’un vient d’Agadez. Ils sont conduits par des Algériens au nationalisme chatouilleux qui ont planté un drapeau vert et blanc sur les cailloux et sont accompagnés de deux Djounouds tout neufs à peine sortis de l’emballage « Made in Mali » sans doute. Il est vrai qu’avec ma casquette Bigeard et ma carabine … !

Nous arrivons bientôt à la montagne d’In Ekker et devons faire un gros détour à l’Est car c’est zone interdite. En effet, nous dira plus tard Madame Florimond à Tam,la bombe H doit exploser entre le 13 et le 20 de ce mois. Le détour terminé, nous passons devant la Gendarmerie Nationale, un ancien bordj sans doute, mais personne ne montre son nez. Ici commence une route goudronnée qui doit mener à In Amguel, la base-vie où se trouvent cantonnés plus de 8000 hommes.

Auparavant nous avions remarqué dans la nature des espèces de tables avec, à côté, des espèces de support de parasol. C’est d’ailleurs sans doute cela !

Nous longeons la route goudronnée, sans pouvoir y accéder, sur une piste pas trop mauvaise et passons devant une station Shell que personne ne nous avait signalé !

In Amguel est un beau village, plein de verdure avec des écoles et tout ce qu’il faut. C’est peu avant d’y arriver que nous voyons nos premiers Touaregs, hommes magnifiques, le visage presque entièrement caché et porteurs, parfois, de très beaux sabres. Ils sont juchés sur leurs chameaux.

Au km 42 075, c’est le passage du Tropique du Cancer. A quand celui du Capricorne ?

Nous traversons Tit, village assez vaste. A quinze kilomètres de Tamanrasset nous trouvons une 2 CV camionnette sur le bord de la route. Deux Réunionnais et un Suisse se présentent. Ils arrivent de la Réunion par Madagascar, Dar-es-Salaam, Juba et Fort-Lamy et nous donnent des tas de « tuyaux ». Ils parlent de la « tôle ondulée » en Centrafrique qui casse les pattes de suspension du moteur, des routes affreuses du Soudan avec ses fonctionnaires bêtes et pénibles, d’un couple d’Anglais en camionnette VW en panne vers Laouni, etc. … Ils nous offrent le thé.

La nuit est tombée. Un de nos pneus se dégonfle lentement et il nous faut le regonfler périodiquement.

Nous sommes doublés par des Militaires alors que nous regonflons après une nouvelle crevaison. La « tôle ondulée » sur les cent à deux cents kilomètres qui précèdent Tamanrasset est terrible et elle dure jusque dans Tam même.

Nous nous présentons au Capitaine du bordj, très aimable. Un Chef me mène voir M. Rey, recommandé par Jarry mais il n’est guère accueillant. En fait, c’est ce Chef et un autre, nommé De Well, qui, après nous avoir payé un pot suivi d’un petit casse-croûte, nous emmènent coucher chez eux, dans la chambre du « Vieux », un Adjudant parti sur la piste depuis plus de quinze jours. Nous nous installons chez eux, nous nous lavons et faisons un brin de lessive.

Mardi 12 mars 1963


La matinée se passe chez Monsieur Rey chez qui nous révisons un peu tout, réparons pneus et chambres à air et faisons braser notre filtre par Monsieur Martinez.

Nous achetons du pain chez les Militaires.

Nous rendons visite à Madame Florimond vers 15 :00. Elle vit dans une maison de style indigène mais tirant plutôt sur le genre maison de vigneron en Beaujolais, entourée d’un beau jardin qui se dessèche lentement par manque d’eau. Elle nous raconte ses malheurs avec son mari, un Colonel actuellement à Agadez avec son beau camion de dix tonnes et surtout sa jolie Secrétaire, une blonde de 26 ans qui a abandonné ses deux enfants depuis trois ans pour devenir la maîtresse du vieux Colonel de 65 berges. Enfin, le vrai mélodrame !

Elle nous donne de précieux renseignements sur le trafic actuel vers Agadez.

Nous passons au bordj où fut assassiné le Père de Foucault et attaquons bravement, mais presque à vide, la piste de l’Assekrem , 115 kilomètres. Il est environ 16 :30.

Nous remontons sur dix kilomètres environ la piste d’In Salah et un très beau panneau nous indique la piste. Elle est en tôle ondulée et, d’abord, peu accidentée. Puis vient de la montagne à vaches que la piste passe avec de bons raidillons et des passages d’oueds en V très aigus, tels que la voiture, même à deux kilomètres à l’heure est obligée de toucher ! Nous passons un puits artésien, un oued très vert puis vers les 50 kilomètres, nous apercevons des Touaregs et un campement peu éloigné dans un endroit très verdoyant. Des hommes impressionnants nous abordent, le port altier, la plupart voilés laissant juste voir des yeux fardés sur leur pourtour. Les gosses, couverts d’amulettes, nous accueillent calmement. On dirait de beaux Européens, bien bronzés, parfois assez noirs, déguisés en Touaregs ! Un jeune garçon de seize ans, une touffe de cheveux en forme de heaume sur le crâne, attire particulièrement mon regard. Il est vraiment très beau, sympathique et agréable à regarder !

Un des Touaregs, Eyoub, a mal à la tête et veut aller voir le Frère Jean-Marie à l’Assekrem pour se faire soigner. Nous le faisons grimper dans la voiture et commençons à nous rapprocher de l’Ilhoumane, piton qui, d’après la légende locale, aurait reçu deux coups de bâton de son voisin ce qui lui a donné sa forme si caractéristique. Et c’est pendant plusieurs heures une lutte avec la montagne pour gravir des pentes formidables. Je conduis seul, les deux autres poussent. Les coups d’accélérateur et les coups d’embrayage font fumer le moteur. La route n’est parfois qu’un éboulis. Depuis le campement il fait nuit mais la Lune nous éclaire. Par deux fois, je fais demi-tour et gravis, phares en moins, des pentes rudes en marche arrière, celle-ci étant plus démultipliée que la première vitesse. Enfin, à l’avant-dernière côte, au pied de l’Ilhoumane qui nous nargue, déguisée en membre du Ku-Klux-Klan, nous renonçons.

Une heure à une heure trente d’efforts conjugués, de déboires et de demi succès, nous contraignent à abandonner à 25 kilomètres du but.

Nous rentrons, crevés, un peu déçus mais heureux des paysages sensationnels que nous avons admirés. Le Touareg nous quitte à son « village » avec six cachets d’Aspirine, sans nous inviter à boire le thé ni nous proposer de passer là la nuit. J’en suis très vexé car cela nous aurait fait une compensation à notre échec.

Nous sommes de retour à Tam à 1 :30 du matin, en économisant le plus possible l’essence car nous n’en avions pris que les 22 litres du réservoir et en repassant des côtes où Patrick dut encore pousser car même dans la « descente », les côtes sont terribles : un vrai guet-apens !

Nous nous souviendrons aussi d’un sacré petit virage en S !

Mercredi 13 mars 1963



Le réveil est tardif, surtout pour Patrick, car nous sommes crevés. Nous lavons notre linge, nettoyons à fond la voiture, récupérons des bidons vides d’huile pour augmenter nos réserves d’essence, quinze bidons de deux litres. Au total nous partirons avec cent litres d’essence. Il faut bien ça.

Nous mangeons du riz préparé par Patrick, rendons visite à Madame Florimond qui nous cobfirme qu’il n’y a pas de trafic sur la route d’Agadez pour le moment et faisons connaissance de mademoiselle Chantal Lhote, fille du célèbre Saharien Henri Lhote, celui qui aura fait connaître les peintures du Tassili N’Ajjer (Tassili de Tamrit au dessus de Djanet) . C’est une très jolie fille, très agréable à regarder et connaissant bien le sahara, la politique et tout, enfin une fille bien sous tous les rapports ! Si Ahmed d’In Salah est, d’après elle, un dirigeant de la Willaya 7, formé au Mali et apportant la bonne parole communiste au Sahara.

In Guezzam aurait été occupé par ses forces – seraient-ce elles qui auraient mis du pétrole dans le puits devenu ainsi inutilisable ? – qui, ensuite, seraient allés à Tin Zaouaten, l’ancien Fort Pierre Bordes à la limite du Mali, région, parait-il, agréable, avec des vallées verdoyantes.

Nous quittons à regret cette beauté fraîche et naturelle pour détordre, plus prosaïquement, les bouts de tôle enfoncés sous la carrosserie, voir Monsieur Rey, le « Guyanais », allons nous faire payer un pot par le Capitaine qui a tenté, sans succès mais nous ne le savons pas d’assurer une liaison radio avec Agadez pour notre survie.

Presque malgré Monsieur Rey nous avons su qu’un Power Wagon du BRGM va sur Laouni, la mine située à 145 kilomètres du bordj homonyme où se trouvent seulement deux ouvriers chargés de garder une baraque à outils. Le chauffeur, un Noir d’El Barka en Mauritanie (http://lexicorient.com/mauritania/ksar_el_barka.htm), évolué –il a fait neuf ans d’Armée au Tidikelt (In Salah) et dans le Hoggar – nous charge la moitié de notre matériel pour soulager la 2 CV chargée au maximum.

Nous partons à 17 :30, le compteur marquant 42 360 km, suivi une heure plus tard par le Power Wagon. A la borne 100, ils nous rattrapent et nous faisons de concert encore 27 kilomètres.

Au total, après 5 à 6 kilomètres de course au fond d’un oued, le cœur serré, ne retrouvant pas la piste et avec la peur de s’ensabler, puis un vrai ensablement – cinq à six remises de grille avant de s’en sortir – et quelques sections en tôle ondulée, nous faisons de nuit une piste magnifique presque toujours en 3ème vitesse.

Nous campons. Un joli feu de bois. Très bon thé, bonne cherba à la viande de veau et nuit excellente pour bien récupérer.

Jeudi 14 mars 1963


Réveil à 5 :30. Nous filons après le cacao à 6 :30 ; 42 487 km.

A 7 :30 nos compagnons vont partir et nous rejoignent effectivement près de la borne 200, exactement aux pancartes indiquant le Centre BRGM. La piste est vraiment excellente et rappelle les meilleurs passages du Tademaït avec, en plus, un balisage formidable, redjems, plateaux, etc. …

Patrick se paie même un petit tour dans un oued où nous nous perdons et nous nous retrouvons par hasard vers le kilomètres 150 environ. Mais ce n’est pas à refaire car nous sommes juste en essence et, même , un bidon coule.

L’aide du chauffeur décharge le matériel que le Power Wagon nous a aidé à transporter et ils nous quittent.

Dix minutes après, nous nous apercevons qu’ils ont oublié de décharger notre sac de linge, mon sac marin hérité de mon Service Militaire, rempli de tous nos habits, excepté ceux que nous portons sur nous ! Comme ils doivent repasser par là ce soir, la seule solution es t d’attendre car il faut économiser l’essence.

Cela fait maintenant six heures que nous attendons (il est 15 :30) et nous patientons toujours au milieu du reg brûlant, tempéré, il est vrai, par un fort vent d’Est assez frais.

En fait, nous attendrons vingt deux heures trente minutes au total ! C’est bon. Nous avons admiré le sable, le soleil, les pierres. Puis trouvé des « fleurs », de petits animaux et bien d’autres choses.

Vers 21 :00 le vent se lève d’un seul coup. Il est fort et rentre partout : ça single à cause du sable. Patrick a trouvé refuge sous la 2 CV et va y passer la nuit.

Auparavant, nous réparons les pneus, faisons tout ce qu’il y a à faire mais, ensuite, nous n’avons même plus le goût d’écrire.

Vendredi 15 mars

A 7 :15, las d’attendre en vain, nous partons.

Auparavant, nous avons bâti entre les deux panneaux du BRGM un magnifique redjem avec des bidons d’huile, deux bouteilles de bière, une boîte d’eau, des cailloux, bien sûr, puis avec des fleurs du désert et des espèces de courges sauvages au goût de Nivaquine !

Je laisse une lettre pour Monsieur Rey aux bons soins d’un chauffeur complaisant afin d’expliquer la situation et nous faire parvenir nos effets à Agadez, chez le Représentant Shell, par exemple.

Et c’est le départ, plein poids, sauf les habits ! 105 litres d’essence au départ, plus que 85 à 90 litres maintenant, restent aussi 40 litres d’eau, etc.

Au loin nous voyons la « Montagne Noire ». Nous traversons assez facilement des passages sableux entre des rochers mais il nous faut prendre des risques, sinon c’est l’ensablement assuré.

Lors d’un passage plus difficile, nous restons coincés. Pose des grilles : elles s’enfoncent. Il nous faut lever la voiture avec le cric, d’abord à droite, puis à gauche. Le cric s’enfonce dans le sable, se déplace. Il faut mettre des cailloux, glisser la grille.

Le vent de sable qui menaçait s’est levé et nous cingle le visage. Il fait mal. Les yeux pleurent.

La voiture fait vingt centimètres et s’enfonce à nouveau. Nous creusons devant la voiture, légèrement, et faisons une véritable chaussée romaine – heureusement il y a des cailloux – large, car la voiture dérape.

Les grilles, des coups d’épaule et d’embrayage. Ouf ! Notre plus bel ensablement : une heure et quart.

Nous traversons le petit bordj de Laouni : quatre pièces encloses et ensablées. Le vent de sable diminue mais nous ne pouvons toujours pas prendre de photos.

Et enfin, cinq kilomètres après Laouni, une bâche prenant appui sur une camionnette Vlkswagen : ce sont nos Anglais, les Frost, « Four continents safari ». Après l’Europe, c’est l’Afrique mais ça, c’est plus dur …et il est à craindre que ce soit « The last continent » !

Ils nous accueillent à bras ouverts. Madame Frost fait des patates et nous, nous donnons une boîte de corned-beef.

Le vent de sable est tombé. Il fait presque frais : 33°C. On relaxe. On discute. Puis on prend le thé avec la théière en argent.

Ces Anglais sont bien trop chargés. Leur VW est bien aménagée, petite cuisine, évier, lit-canapé. C’est confortable avec les chaises-fauteuils, la table, etc. mais c’est tuant, avec une femme qui ne conduit pas, au Sahara ! Quand il est ensablé – et il est toujours ensablé – il doit creuser des tranchées, y plavcer des toiles roulées en boudin (spéciales de l’Armée … anglaise) et rouler. Et toujours pas l’ombre d’un embrayage qu’il attend après avoir fait passer des lettres par des camions de passage.

La température fraîchissant, nous les quittons vers 16 :30 et roulons en pleine forme – c’est sans doute le thé – sans histoires.

Nous traversons une plaine extraordinaire, du sable tout uni – avec quelques passages de fech-fech, attention ! – sans une ride ou une dune pendant plus de trente kilomètres. Un caillou de temps en temps, une balise ensablée mais nous roulons, dégonflés au maximum, 700 à 800 g de pression. Comment ferons nos Anglais ? une tranchée de trente kilomètres ?

La nuit tombe, nous roulons toujours. Celui qui ne conduit pas éclaire la « route » avec le phare à main, les redjems qui balisent bien ici la route. De nuit, nous avons plus de courage pour gonfler, dégonfler, pousser ; nous avons la forme, c’est le principal.

La cuvette ensablée avant In-Guezzam que je craignais tant est traversée par un passage pavé : c’est du gâteau !

In-Guezzam de nuit : de très beaux arbres, deux pompes Shell avec les réservoirs ouverts. Soudain je vois deux yeux verts : je saute sur la carabine et Patrick sur le phare. Tout disparaît. Puis des formes : ce sont des Musulmans, en fait des Haoussas du Niger qui vont chercher du travail à … Tamanrasset. Ils sont venus à chameau et attendent un problématique camion.

Le bordj est grand : une vaste cour avec un puits moderne au centre. Il a été évacué depuis peu par la willaya 7, après l’évacuation des Français bien sûr, qui est maintenant à Tin Zaouaten, grand bien leur fasse.

Nous préparons le repas sur une vraie foyer, dans la cuisine et couchons dans la « Chambre à coucher » indiqué betalnoum en arabe. Les quatre Haoussas assistent à tout, même à notre décrassage. L’un des quatre, un jeune que nous avions d’abord pris pour une femme, a un comportement bizarre mais prend le thé et des toasts avec nous. Vraiment, du point de vue de la nourriture, nous nous soignons bien ; peut-être est-ce le secret de notre forme !

Samedi 16 mars 1963


Après le petit-déjeuner, nous partons vers 8 :45. km 42 769.

Nous commençons par devoir grimper de véritables dunes ; nous n’en croyons pas nos yeux ! Toute la journée, nous jouerons sur les pneus basse pression pour nous en sortir. Nous passons la balise-frontière « Algérie – Territoires du Sud et Territoire du Niger - AOF ». Photos.

Bientôt, après cinquante kilomètres, la végétation commence. Il y a des touffes d’herbe et des arbustes, des chameaux en liberté. Tous ces animaux sont libres et pas de gardiens en vue. Il parait que leurs propriétaire les retrouvent à la trace : je ne vous dis pas le sport !

A In-Abangarit, il y a un nombre énorme de chameaux, au jugé peut-être 4 à 500. Des Touaregs, épée au côté, magnifiques sur leur selle décorée, regardent leurs esclaves tirer de l’eau avec des cris aigus et sauvages d’un puits profond Une Touareg, Zeïna, lave son linge et nous sourit.

Le terrain redevient sans végétation mais le sol ressemble à une terre fraîchement labourée : c’est curieux.

Environ cent kilomètres après In-Abangarit s’étale à droite de la route un village aux maisons de boue séchée : Tegguidda N’Tessoum. Un grand puits se trouve devant l’entrée du village et toutes les filles viennent chercher de l’eau, des filles non voilées, avec des corsages et des tissus colorés, qui savent rire : enfin, c’est l’Afrique Noire.

Un évolué nous fait visiter les salines car l’eau est très salée et le commerce du sel avec les nomades est la grande ressource. L’eau s’évapore, d’abord dans de grands bassins, puis dans des plus petits et ensuite on dépose le sel humide sur un lit de sable pour obtenir un bon sel.

Nous quittons à regret ce village mais nous avons déjà beaucoup de retard. La nuit arrive vite : atteindrons-nous Fagoschia ? voici une lumière sur la gauche. Mais le kilométrage indique que ce n’est pas encore là. Quelques kilomètres plus loin, la piste passe dans un oued et de l’autre côté de l’oued, il y a comme un mur de 70 centimètres. Nous serions-nous trompés ? Le phare est incapable de nous renseigner.

Nous retournons parmi un petit bois d’épineux jusque vers la lumière. Elle scintille et disparaît parfois ; elle semble encore assez loin. Nous ne savons quelle décision prendre et nous nous décidons de camper quand nous entendons des voix : ce sont des Touaregs qui campent à quelques kilomètres et qui nous rejoignent. Ils nous offrent du lait de chamelle et nous proposent de camper avec eux. Ils nous guident à travers la brousse jusqu’à leur campement. Un feu, des chameaux baraqués dans lesquels je me heurte, des enfants nus malgré le froid vif du soir, une femme jolie avec de grands anneaux dans les oreilles qui donne la tété à son petit tout en remuant une mixture sur le feu. Ils nous en offre : c’est peut-être du manioc avec du lait de chamelle. Le vieux puis une jolie jeune fille, des jeunes garçons viennent compléter le cercle. Les filles ont l’air de tenir une place importante : elles ont la parole et font même rire l’assistance.

Nous caressons un instant l’espoir de coucher sous la tente mais elle est même trop exiguë pour toute la petite tribu et nous couchons sous notre tente moustiquaire.

Dimanche 17 mars 1963


Km 43 120.

Nous laissons en cadeau une boite de petits pois et quittons ces sympathiques Touaregs, ou plutôt Targui, après un petit-déjeuner au lait de chamelle. Photos.

Nous ne trouvons pas Fagoschia mais nous nous apercevons qu’à quelques mètres, dans l’oued, existe un passage que nous n’avions pas vu dans la nuit. Nous continuons.

Le gibier est extraordinaire : les gazelles sont nombreuses et nous narguent. Nous en poursuivons une qui est seule et naturellement nous crevons.

Plus tard, d’autres se présentent mais un peu loin. Enfin, sur la droite, voici une biche et son faon. J’arrête la voiture. Patrick avance. Elle ne bouge pas et n’est qu’à 150 mètres. Il épaule posément et pan ! Elle fait un bond mais semble touchée. Patrick se couche, vise bien et pan : la gazelle tombe Le faon s’échappe à notre arrivée et nous essayons, avec difficultés, de finir cette bête qui soufre sans doute. C’est dur. Je tire dans la tête et Patrick enfonce son poignard. Elle vit toujours.

Alors, pour ne plus la voir souffrir, Patrick l’étrangle jusqu’à ce que son œil soit vitreux et sans vie. C’est écœurant quand on fait ça pour la première fois.

Mais quand Patrick qui se révèle un maître en la matière, la dépèce, nous découvrons alors tous les bons beefsteaks que nous pourrons en tirer, et le moral remonte.

Nous camouflons la viande dans des cornets puis un grand linge, cachons la peau, et poursuivons notre route. Le fusil est mis sous le siège dans sa « cache ». Et enfin c’est Agadès que l’on découvre.

Une pancarte : « Douane » « Gendarmerie » « Cercle ». Devant le bureau des Douanes nous faisons un tour : le préposé somnole. Il n’y a évidemment pas de circulation automobile, ni de goudron sur les rues mal dessinées et nous décidons de partir. C’est alors, ce qu’il attendait, qu’il se redresse et nous invective. C’est à nous de nous déranger, pas à lui de nous faire signe. Enfin, un véritable abruti !

Son Chef fait preuve de plus de discernement mais n’est pas moins ridicule car plein de suffisance. « Et de plus, vous avez une arme ! », dit-il. Mais d’où le tient-il ? Je découvre alors que le fusil a glissé et pend par la portière entrouverte ! Horreur !

Je dois montrer des tas de papiers et Patrick commence à déballer la voiture pour une inspection générale.

Puis, tout d’un coup, il nous dit que ça suffit comme ça ; nous pouvons partir. Ouf !

En ville, une pancarte « Night Club ». Puis devant l’hôtel, car il y a un hôtel tenu par un Européen, voici deux originaux avec un chapeau style cow-boy, débarquant d’une Taunus décapotable immatriculée DK. Nous leur demandons ce que nous pourrions bien faire avec notre gazelle. Ce sont des Allemands et à l’hôtel où nous prenons une bière, le patron me propose de manger rapidement la viande qui peut se conserver assez longtemps

Je peux changer un billet de cinquante francs mais pas plus et nous allons casser la croûte avec les Allemands qui campent tout près d’ici dans une VW camionnette dont ils viennent de trouver un acquéreur car ils n’ont plus d’argent. Leur compagnon respectif les a abandonné et, dans leur solitude, ils se sont retrouvés !

Nous écrivons, réparons une crevaison, discutons, faisons un peu de lessive et de cuisine : du riz à la gazelle, c’est délicieux ! Et, après nous être rafraîchis, nous allons, sans trop y croire, au «Night Club ».

Eh bien ma foi, c’est très sympathique ! Des filles grandes, trop grandes, assez jolies, le feu au corps, dansent dans un décor verdoyant. La musique est belle mais, bien sûr, je n’ose pas danser car tout le monde danse très bien et il n’y a pas assez de couples pour que je puisse passer inaperçu. Des négresses en boubou, parfois avec un gosse dans le dos, font des pas rythmés au son de musique moderne, et parfois antillaise. C’est très bon et pas cher : 300 francs cfa pour trois grandes limonades et une grande bière (ce sont les Allemands qui paient).

Au retour, le moral est au beau car, enfin, il y a des filles pas mal et vraiment femmes !

Nous couchons dans la VW.

Lundi 18 mars 1963


Km 43 288. Agadez Tanout.

Nous utilisons tout notre argent, excepté 20 francs pour l’essence, en timbres-poste, cartes postales et pain.

Nous partons avant les Allemands qui nous rattrape alors que nous réparons une crevaison. Mais nous les retrouvons plus tard, ensablés, puis victimes d’un bris des attaches des ressorts à lames. Ils réparent avec du filin d’acier.

La route est terrible : sable, cailloux, mauvais passages. Nous crevons et cassons notre cric. Puis nous crevons deux pneus à la fois ; ce sont les passagers d’un camion qui veulent bien nous servir de cric ! Et cent mètres plus loin, c’est de nouveau une crevaison. Écœurés, nous nous couchons sur le bord de la route après le rituel beef de gazelle.

Pendant la nuit, vers 23 :00, les Allemands passent. Ils continuent sans nous.

Mardi 19 mars 1963


Aidé par une personne de passage nous pouvons repartir et arrivons vers 10 :00 à Tanout après de nouvelles crevaisons dont l’une due au bord des grilles de désensablement qui sont mal conçues.

Nous retrouvons les Allemands sous leur voiture où l’un d’eux, Walter, essaie de mettre de nouvelles brides.

Nous assistons au passage des gens qui vont au marché : nous sommes émerveillés par leur tenue, cavaliers comme piétons.

J’accompagne Walter auprès du Commandant du Cercle, homme jeune et de bonne volonté mais qui ne peut faire grand-chose pour nous car il n’y a rien dans le village. Nous trouvons seulement des ferrailles à béton utilisées ici pour fixer les toitures en zinc. Un géomètre très sympathique, qui vit au campement administratif, nous reçoit, nous prête ses outils et nous paie à dîner sur une nappe. Au menu, vin, lapin et gazelle bien sûr : un vrai régal.

Notre géomètre doit descendre à Zinder afin d’y chercher un appareil de visée et remonter le soir même ; Walter l’accompagnera.

Pendant ce temps nous réparons une crevaison, essayons sans succès (heureusement) de démonter un joint de cardan, prenons une douche d’eau rougeâtre, du moins Patrick car pour moi il n’y a plus d’eau dans le bidon, faisons la lessive, écrivons, écoutons de la musique et regardons et photographions les fillettes à la sortie de l’école.

Patrick subit un interrogatoire par un flic pénible t je dois, quant à moi, répondre de la peau de la gazelle à un garde-champêtre !

Nous préparons des pâtes et de la gazelle et, après un bon cacao chaud, nous nous couchons dans le village, presque sur la place publique. Très sympathiquement deux jeunes garçons nous tiennent compagnie. Ils parlent le français, appris chez les Pères Blancs de Zinder, et leur père, dans sa belle djellaba, est un ancien combattant ne parlant que le Haoussa.

Mercredi 20 mars 1963


Tanout Zinder Nigeria

Nous quittons Tanout assez tôt alors que Walter fait une réparation de fortune car à Zinder il n’a trouvé que des attaches de Land Rover. Nous avons sur gonflé nos pneus et , à part une crevaison, tout va bien, la voiture tenant un peu moins bien la route (AV1500 – AR1800 g). Notre cric a rendu l’âme à force d’être graissé au sable. Nous crevons, heureusement, à 200 mètres d’un camion de Travaux Publics. Nous sommes doublés par les trois Land Rover de jeunes touristes américains que nous apercevons depuis Agadez : l’un dansait ridiculement le twist avec une belle Nigérienne.

Arrivés à Zinder, il nous faut changer un croisillon du joint de cardan qui nous ennuie presque depuis In-Guezzam et qui marche à grand renfort de graisse depuis Tanout. Nous aidons mais c’est un ouvrier aidé d’un aide qui changent en moins d’une heure pour faire ce travail délicat : changer le croisillon. Nous changeons avec peine quelque argent à la Banque Centrale afin de les payer : 120 francs pour la main d’œuvre, c’est vraiment bon marché.

Un jeune géologue nous propose de nous doucher dans sa chambre d’hôtel, nous devons vraiment avoir une drôle d’allure, et nous retrouvons alors walter et Conny.

Après une douche merveilleuse (mais j’aurai toujours des traces de graisse jusqu’à Fort Lamy) nous payons une tournée générale et partons, vers 19 :00, en direction de Kano. Nous faisons un brin de route avec les Allemands qui se rendent à Niamey avant d’aller à Lomé et bifurquons à gauche, vers la frontière.

La Douane et la Police nigérienne, un vieil ancien combattant , sont passées sans encombre.

Au Nigeria, c’est un peu plus long mais les gens, bien que très décontractés – ils nous reçoivent couchés ! – sont sympathiques. Que de recommandations avant de nous laisser continuer la piste mais enfin nous continuons. A gauche ! Nous trouvons un petit coin tranquille, sous un arbre. Nous devons renoncer à manger de la gazelle : elle sent vraiment trop et nous devons jeter ce qu’il en reste !

Jeudi 21 mars 1963


Nous avions campé juste au début de la route goudronnée qui mène à Kano. Nous arrivons dans cette ville par une belle puis magnifique route. Kano avec sa banlieue fait deux millions d’habitants ; c’est dire son importance. Des stocks d’arachide en sacs s’entassent en pyramides gigantesques avant de s’embarquer sur des wagons. Les gens non seulement paraissent riches mais le sont.

La ville moderne est assez jolie. Il y a de beaux bâtiments dont la Poste centrale que je photographie.

L’écriture arabe sert à transcrire le haoussa qui semble être la langue officielle du pays ; elle est utilisée sur les monuments de la ville.

Nous rendons visite à l’ « Immigration Officer » où nous perdons beaucoup de temps mais sans être inquiété outre mesure. La vieille ville indigène est assez pittoresque ; c’est surtout la Grande Mosquée qui est remarquable mais, comme toujours, ce sont d’abord les habitants qui sont l’objet de notre curiosité. Les hommes, le petit bonnet brodé sur la tête et leur grande djellaba sont très caractéristiques et certaines jeunes filles modernes ne sont pas mal quoique leurs traits ne soient guère agréables, du moins à mon goût !

Nous ne coucherons pas à Kano. Après un tour de ville, un passage à la Poste, nous nous faisons expliquer les modalités du trafic des francs cfa avec le Niger. Nous changeons par deux fois de l’argent, en nous faisant un peu escroquer puis nous filons en direction de Potiskum ou, du moins, ce que nous croyons être la bonne route. Les villages défilent, larges, aérés, avec des puits très profonds et bien construits. Les femmes et les filles aux puits sont assez familières. J’écrase par mégarde une calebasse servant à tirer de l’eau : ce sont des discussions, des rires, des grimaces sans que personne ne se comprenne. La fille dont j’ai écrasé la calebasse est très coquette et je trouve la solution en lui offrant un bracelet qu’elle ajoute avec joie à sa collection. Nous partons au milieu des rires de tout le village accouru.

Mais, quand la nuit tombe, et que nous devons demander notre route à deux policiers qui ne parlent pas l’anglais, nous devons admettre que nous ne sommes pas sur la bonne route mais sur celle de Nguru et Gashua bien trop au Nord. Ne comprenant rien, ne voulant ni retourner à Kano ni aller à Nguru nous nous dirigeons au jugé vers le sud, vers Hadejia. Dans un village nous crevons et les gens nous font signe de ne pas continuer. Nous retournons sur nos pas et apprenons d’un camionneur qui baragouine l’anglais que la route est inondée : il faut absolument aller à Nguru. Après, il ne sait pas. Personne ne sait.

La route est en général très mauvaise, tellement que nous la perdons et nous nous retrouvons en pleine brousse, retombons sur des traces, passons dans des villages endormis où personne ne parle l’anglais, un groupe de trente hommes et femmes s’enfuie même à notre approche !

Puis, comme ça, nous débouchons sur une route goudronnée, une nouvelle route à peine ouverte à la circulation !

Un camion passe qui dit aller à Gashua. Nous le suivons et couchons à l’intérieur d’un parking pour camions.

Vendredi 22 mars 1963


Après Gashua la route redevient une piste jusqu’à Damaturu. Où nous retrouvons enfin la route que nous aurions dû prendre au départ de Kano. Mais avant Damaturu ce n’est que traversées de villages, beaux, propres, souvent très vastes où les gens nous regardent avec sympathie : villages avec un livre d’or que l’on nous demande de signer, commerçants à cheval nous interpellant, et tout à l’avenant.

Le voyage est rapide jusqu’à Maiduguri. La ville nous fait une impression formidable comme dans la partie avant Damaturu : défilé de gens sortant d’un conte de fées, tous mieux habillés les uns que les autres. Il faut dire que nous sommes Vendredi, le jour de la prière musulmane. La sortie de la Mosquée est un enchantement. Les étudiants sont en robe blanche et en bonnets vert ou rouge. Nous achetons un journal du crû.

Nous passons par l’Émirat de Dikwa mais la frontière avec l’ancien Cameroun Britannique qui, ici, a fait le choix du Nigeria plutôt que du Cameroun réunifié, n’est pas perceptible.

Le passage de la frontière avec la république Fédérale du Cameroun se fait à Fotokol.

Les policiers camerounais ne sont guère intéressés par nos visas mais réclament plutôt 100 francs « pour la commune ».

Nous couchons sous notre toile moustiquaire, tout près de Fotokol en nous contentant d’un ananas.

Samedi 23 mars 1963


Nous suivons une route en remblai qui passe au milieu des marécages jusqu’à Fort-Foureau. C’est le paradis des oiseaux aquatiques. Les villages sont beaucoup plus pauvres et plus sales qu’au Nigeria. Fort-Foureau est une toute petite ville sans intérêt. Le Commissaire spécial se trouve être un Européen : il nous explique que le statut de la route Maiduguri Fort-Lamy est spécial car il est vital pour joindre les deux pays et a été financée par les Européens. Il nous invite à boire une bière chez lui tout en nous racontant sa vie. Il nous offre un bon gratuit pour payer le bac pour Fort-Lamy qui coûte tout de même 1000 francs.

Nous prenons quelques photos de femmes en profitant de la cohabitation sur le bac toujours très favorable !

Une surprise en arrivant : le policier de service me fait ôter le poignard que je porte d’une façon un peu visible à la ceinture : une révolution de palais vient de se produire !

Nous nous rendons sans tarder chez notre contact, un ami du mari de Claudine Cochran , Monsieur Palazzo, qui est Conseiller auprès de la Présidence. Le Gouvernement est installé dans de vieilles cases, un peu miteuse. Le Président Tombalbaye, après avoir découvert un complot soutenu par l’Arabie Saoudite, vient de mettre cinq Ministres en prison et M. Palazzo a quelques soucis, oh si peu ! Sa maison ressemble à une maison de France : elle est très jolie avec un beau jardin et une piscine. Monsieur Pierre Eustache, son aide, nous reçoit mais nous le jugeons, sous nos critères, peu coopératif. Quant à Monsieur Lavigne, un ami de Claudine, c’est un vrai bouledogue ! Enfin Michel Richy, Sergent à l’Armée de l’Air, il ne peut ni nous loger, ni nous proposer un repas avec lui. A peine pouvons nous prendre une douche dans sa chambre.

Nous trouvons refuge chez les Sœurs de Chagoua qui nous permettent que nous couchions dans leur jardin. Elle nous offrent gentiment une menthe glacée.

Nous nous reposons pendant la sieste puis nous allons réveiller Monsieur Béobide, Directeur de la Banque Centrale, également connu par Claudine Cochran, qui nous offre un « Tonic » et propose de nous prêter une villa de la Banque pendant notre séjour. Il nous y conduit et va chercher le boy affecté à la villa car c’est lui qui a la clé ; il nous préparera les lits. C’est inespéré et bienvenu : dormir dans des chambres climatisées, avoir des douches, une cuisine, une salle de réception et de grands jardins ! Le garage est occupé par les aides d’un publiciste de Bangui qui y logent provisoirement ; ils ont également un grand confort, douches, cuisine commune.

Le soir nous sommes attirés par de la musique : c’est un bal dans lequel nous pénétrons. Mais les filles refusent absolument de danser avec nous qui sommes les seuls Européens et nous nous ratrapons en faisant des photos et en enregistrant de la musique africaine sur notre magnétophone !

Dimanche 24 mars

N’ayant pu, par manque de temps, aller rendre visite aux sœurs pour les remercier de leur invitation maintenant inutile, nous le faisons et, au retour, passons rendre visite à l’Évêque du lieu pour parler du pays. Il est d’origine lyonnaise, très ouvert, très simple en tout, vêtements, bureau, voiture, une vieille 2 CV et même dans ses manières. Il connaît bien le pays et est heureux de nous faire partager ses connaissances. Il est aussi trop tard pour aller à la messe !

Pour lui, le problème du Tchad est, avant tout, religieux. Il y a une importante poussée de l’Islam, favorisé par une ancienne arabisation ; en effet de nombreuses tribus sont venues d’Arabie en traversant la mer Rouge et ont poussé vers l’Ouest avec leurs chameaux en se métissant progressivement et en créant un arabe dialectal dit « tchadien ». Il faut noter l’importance du protestantisme implanté vingt ans avant le catholicisme : les Missionnaires catholique ne sont là que depuis 1947 ! En plus la Mission composée principalement de Français a dû faire face à des frictions avec la Vatican car le Tchad se trouve dans un groupe de pays dont s’occupent traditionnellement les Italiens à savoir le Soudan, la Libye et l’Arabie Saoudite. C’est d’ailleurs ces rivalités qui expliquent l’introduction tardive du catholicisme au Tchad.

Ce manque d’homogénéité religieuse risque, à l’avenir, d’être préjudiciable à la stabilité politique et sociale du pays.

Nous allons tout de même à la messes du soir, en plein air, où Européens et Africains sont intimement mêlés. La messe est vivante et le sermon bien suivi.

Lundi 25 mars

Le Sergent Richy dont nous avons fait un ami nous aide à prendre contact avec un garage où nous faisons réparer les bras de suspension avant de notre voiture mis à rude épreuve sur les pistes.

Nous passons la journée au garage.

Puis nous repassons voir les Palazzo. Monsieur est toujours préoccupé par la crise politique et nous invite à l’apéritif chez lui ce soir.

Nous y sommes reçus par son épouse qui a vécu dix ans à la Martinique et qui est charmante. On voit sur ses enfants qu’elle doit avoir un peu de sang noir. Patrick est heureux de bavarder avec elle sur leur petit « pays » !

Quant à Monsieur Palazzo il nous donne des renseignements du plus haut intérêt sur la révolution de palais qui a eu lieu et sur l’implication de l’Arabie.

Leur jardin surplombe le fleuve Chari et ils ont installés des lits indigènes en bois dehors avec, en plus, matelas et moustiquaire. Ils peuvent ainsi passer agréablement la nuit ici.

Nous sommes désolés de devoir refuser de partager leur dîner mais nous avons invité nous-même notre ami Richy qui n’a pas le droit de nous inviter lui-même au mess de sa base. Quelle armée formaliste !

Nous cuisons une boîte de cannelloni arrosée d’une bouteille de Bordeaux apportée par Richy. La température du soir est agréable. Nous finissons par un drink au « Charivari » et fixons le départ dès la réparation finie.

Mardi 26 mars


Levés à six heures. L’horaire du garage est de 6 :00 à 13 :00.

Jusqu’à 11 :00 nous avançons de notre mieux la réparation : bras démonté, redressé, renforcé.

A cette heure-là, je vais à la poste : nous ne pourrons toucher le mandat attendu avant demain.

L’après-midi la sieste est obligatoire. Le boy de Pierre Eustache nous apporte enfin du courrier de France avec des nouvelles.

Patrick est tout heureux d’avoir emporté « par mégarde » une serviette de Madame Palazzo – l’a-t-il fait exprès ! - et nous « devons » retourner chez eux. Son mari étant invité ce soir à un bridge –y parlera-t-on des Affaires de la République ? – elle regrette de ne pouvoir nous retenir à souper mais nous acceptons avec empressement un whisky ! Monsieur Palazzo arrive d’ailleurs et nous annonce, en avant-première, que l’Assemblée sera dissoute ce soir. En avance sur l’actualité !

Ce soir, nous bouclons nos bagages et allons faire un tour en ville indigène. Nous mangeons de la viande déjà cuite que l’on vend très bon marché le long de la route. Nous faisons vraiment connaissance avec ces marchés africains, éclairés avec des lampes à pétrole et dégageant de fortes odeurs.

Une dernière nuit dans notre palace climatisé.

Mardi 26 mars.



































Lundi 2 septembre 1963


Je ne comprends pas que Patrick dorme si peu. Toujours est il que moi, je sais profiter de mas nuits ! A 10:00 j’ouvre un œil.

Petit déjeuner : reste de café, toasts.

Patrick téléphone au port et ne demande que si le « Yalou » est là.. Nous voudrions faire transporter à Dunkerque un gros paquet que nous avons préparé. Comme il est arrivé, nous décidons de filer au port avant de déjeuner et dérangeons le jeune Commissaire de Bord Gouinguenet pendant son repas. Il est sympathique et non seulement accepte le paquet mais nous parle aussi d’un Boursier Zellidja qui vient d’arriver ici avec le « Yalou » et qui est en train de déjeuner avec le Commandant. Il vient, bien sûr, étudier l’ »Apartheid » ! Nous essaierons de le revoir mais en attendant, nous allons tranquillement vers la Capitainerie du Port. Un bateau de guerre italien a déchargé sa « cargaison » de matelots qui lorgnent vers les « Coloureds » sans pouvoir y toucher et vers de nombreux touristes indiens qui se baladent. Je note une Indienne avec un pantalon et une jupe assortie (non pas une robe comme les « Pendjabis ») avec un corsage. C’est curieux et pas très beau.

Tout à coup nous voyons un bateau gris aux couleurs Malgaches, l’ « Île Sainte marie » : c’est la ruée.. Où est le Commandant ? Nous le trouvons : il est jeune, sympathique, assez étonné que nous arrivions maintenant pour embarquer alors qu’il est depuis huit jours dans le port et s’apprête à partir dans trois heures. Dans trois heures ?! Et il semble ne pas faire de difficultés pour nous prendre ! Il faut rapidement se décider.

L’ « Île Sainte Marie » va tout d’abord à Lourenço Marques puis à Majunga et ensuite doit faire tous les ports de l’Ouest de la grande Île jusqu’à Fort Dauphin, puis il va à l’Île Maurice, La Réunion et revient à Madagascar pour enfin aller aux Comores, à Mombasa et encore plus loin. Pendant ce temps, le « Cartala » qui rentre ce jour en carénage à Diego Suarez en partira le quinze environ, fera les ports de l’Est et reviendra à Durban. Nous pourrions le rejoindre si nous quittons l’ « Île Sainte marie » à Majunga et allons avec la voiture à Diego.

C’est décidé, nous partons avec la voiture ; heureusement nos papiers sont en règle.

En fait, les renseignements que nous avions sont faux. L’Agent de la Compagnie NCHP, la William Cotts, est affolé : nous ne pouvons partir car nous n’avons pas payé le billet, nous n’avons pas prévenu la Police et pas passé la Douane.

Je glisse au Commandant que l’Oncle de Patrick est Monsieur Deschodt, - ils portent le même nom, - qui est Président de la NCHP (Nouvelle Compagnie Havraise Péninsulaire) dont la CNM (Compagnie de Navigation Malgache) est une filiale et il accepte que nous montions sans billet : on s’arrangera toujours dans les hautes sphères !

Monsieur Deschodt aurait dû répondre à la Compagnie à Durban mais peut-être est-il en vacances ?

C’est alors la course contre la montre : il faut rentrer de toute urgence à la villa, située de l’autre côté de la Baie, au Bluff, afin de tout récupérer et revenir à temps pour embarquer ! Mais nous avons un pneu si abîmé que les hernies de la chambre à air sortent des pneus par des trous percés par des cailloux et touchent la … carrosserie. Oui !

Patrick doit s’asseoir derrière pour élever la carrosserie à l’avant et diminuer les risques d’éclatement !

A peine arrivés à la villa, il se met à changer ce pneu tandis que je fais l’inventaire de ce que nous emportons : le linge mis à tremper dans la baignoire est mis en vrac … dans la tente. Nous transportons tout dans la voiture sans prendre le temps de manger. Nous arrivons juste à temps pour faire hisser notre voiture dans le bateau après être passé rendre notre clé de maison à une Maïté toute ébahie car nous avions essayé, sans succès, de l’atteindre par téléphone.

Nous reprenons notre souffle pour prendre quelques photos de l’embarquement : nous avons oublié de voir la Douane Sud-Africaine si sourcilleuse. Tant pis !

Le Commandant, très calme, nous montre nos cabines qui sont celles de l’Armateur et font pendant de la sienne. C’est une petite merveille.

Le Pilote monte à bord et à 17:00 nous nous dirigeons vers le goulet du Bluff, juste pour voir deux baleines mortes accrochées au quai et un requin qui vient d’être péché.

Durban commence à s’éclairer : c’est la dernière face de Durban que nous ne connaissions pas encore, vue de la mer. Il manque encore la vue d’avion !. C’est merveilleux : sur près de vingt kilomètres les lumières s’étalent à mesure que la nuit tombe. Que c’est beau !

Le Commandant nous rappelle à la réalité avec un petit whisky et le steward, un Comorien, nous fait enfin signe que le repas est prêt.

Nous sommes théoriquement cinq à manger dans ce salon : le Commandant, 40 ans, son second, la trentaine, l’Officier Mécanicien, assez fort, 45 ans et nous deux. Mais en fait, mis à part le repas de midi et dans des occasions exceptionnelles, nous ne serons que deux, Patrick et moi ! L’activité n’étant pas fébrile à bord, tout le monde, sauf nous, juge qu’un repas par jour est suffisant !

Le bateau commence à remuer et la fatigue se faisant aussi sentir, je quitte bientôt la compagnie après avoir jeté un dernier regard sur Durban et vu disparaître le phare d’Umhlanga Rocks. Nous devons arriver à Lourenço Marques après-demain matin.

Le courant est de 3 nœuds et ralenti le bateau qui ne fait que du 7/8 nœuds. La nuit ne sera pas trop agitée.

Mardi 3 septembre

A peine levés, en forme, nous nous « enfilons », Patrick et moi, deux grands bols de café au lait avec du pain beurré et de la confiture. Ce café sera le malheur de ma journée !

En attendant, nous voyons approcher l’entrée du Canal joignant le lac Sainte Lucie à la mer. Le premier Lieutenant Le Maigat, met le radar en marche et la côte se découpe magnifiquement pour montrer sur la cadran l’entrée du lac. Il est neuf heures.

Je partage alors mon temps entre la passerelle et le petit coin que je remplis consciencieusement de mon copieux petit déjeuner. Après, ça va bien et je remange. Puis ça repart !

Le Maigat est un grand gaillard, sympathique, à la trogne rouge mais qui n’en perd pas pour cela le Nord. Il a été mousse à quatorze ans et aime la mer. Il a adopté un chien malgache, Tarzan, qui joue les coqs en pâte.

Vers la fin du repas de midi je suis obligé de quitter précipitamment la table. Ma main ferme ma bouche mais tout ressort par les narines. Il est préférable que je m’étende !

Vers le soir, je vais un peu mieux. Nous voyons le phare de la Pointe Oro. Cette nuit nous mouillerons devant le Port de Lourenço Marques.

Je m’endors, les hublots légèrement ouverts.

Patrick profite de la bonne table de ma chambre pour écrire à Zobeïda, à Gilchrist et au Consulat de France de Durban afin qu’il fasse suivre notre courrier : je ne l’entends pas partir…

Mercredi 4 septembre

L’arrêt du bateau, le mouillage de l’ancre, tout cela me réveille juste le temps de voir ma montre, trois heures, et de me rendormir. Nous avons priorité car nous sommes un petit bateau et passons devant sept bateaux qui nous ont précédés et qui doivent attendre. Le Pilote monte à bord vers six heures et je me hisse hors de ma cabine alors que nous nous faufilons dans les chenaux de l’entrée de Lourenço Marques. De la passerelle nous découvrons petit à petit la ville et j’en fais les honneurs au Commandant qui y est venu il y a dix ans : la raffinerie, le « Polana », le « Clube naval ».

A neuf heures, un immense remorqueur nous pousse contre un quai et, vers dix heures trente, après avoir reçu un petit papier rouge de l’immigration, nous avons le droit de descendre. Les Malgaches doivent rester à bord car Madagascar a rompu les relations diplomatiques, si tant est qu’il en est jamais eus, avec le Portugal. Évidemment ça ne marche pas pour le commerce et les couleurs malgaches flottent outrageusement sur notre bateau. Ah, la politique !

A pied nous allons au bout du Port trouver Monsieur Le Poitevin qui semble soucieux, peut-être par le retour de sa femme. Nous retournons dîner au bateau et ensuite nous allons à la Poste où la petite employée que nous connaissions nous fait grise mine.

Seuls les Dos Santos sont heureux de nous revoir et étonnés, bien sûr. Je téléphone à Monsieur Mathias qui reconnaît ma voix : c’est le plus fort !

Nous allons faire quelques photos du haut de l’immeuble « Montepio de Moçambique » et passons par le jardin d’en face : les fleurs ont poussé, ce jardin est une merveille…

Il fait beaucoup plus chaud qu’à Durban, nous sommes fatigués et avons soif. A la porte du Consulat, qui voyons nous ? Le Consul de Johannesburg et sa femme congratulés par Monsieur Deruel. Tous ouvrent de grands yeux en nous voyant et nous bavardons un peu. Monsieur Deruel est très sympathique avec nous. Mais Mathias, c’est le bouquet : il nous promet une lettre d’introduction pour Angol, la plus grande compagnie de pétrole en Angola, et nous assure que, là-bas, nous roulerons gratuitement. Je propose de mettre, dès à présent, de la réclame pour Angol et il me promet de m’envoyer une publicité à Durban. Nous voyons aussi le Vice-Consul a qui je demande comment il fait en Afrique du Sud avec sa femme indochinoise : il me répond qu’elle est, pour l’occasion, considérée comme Européenne !

Monsieur Mathias nous raccompagne en ville dans sa DS. Quel chic type !

A 17 :30 nous sommes à bord. J’écris une lettre à Monsieur Combard de l’UAT, lettre qui sera glissée dans le courrier par la Commandant quand le représentant vient le prendre à bord.. Le chargement d’huile que notre cargo est venu prendre est terminé et Douanes et Immigration sont sans histoires.

A 18 :30 le même pilote remonte à bord. Petit, gros, parlant impeccablement le français, il est très sympathique. Je me fais expliquer dans les moindres détails par le Commandant la manière de quitter le quai. Amarres d’avant lâchées sauf une, moteur marche lente, gouvernail braqué, l’avant poussé par le vent et la marée de jusant puis le moteur tourne vite et toutes amarres lâchées, nous faisons demi-tour et reprenons la route des chenaux.

Repas. LM paraît tout petit comparé à Durban ; ce n’est pas le dixième et pourtant c’est une belle ville comparée à l’Afrique française.

Jeudi 5 septembre

A peine levé, vers 9:00 quand même, Patrick essaie, mais en vain, de me faire apercevoir la baleine qu’il suivait à la jumelle. Je suis en forme ce matin, la mer n’est guère agitée. Une douche et un petit déjeuner, au thé cette fois-ci, me mettent en forme.

Nous passons à 8,5 miles de Zavora où nous avions été nous baigner à notre dernier passage à LM. Le radar montre bien les deux lignes successives de collines, coupées par une lagune .

Patrick fait la lessive. J’écris un peu, bouquine. Je ne suis pas encore bien dans mon assiette mais il n’y aura pas d’alertes aujourd’hui.

Le repas nous permet de discuter. Le Commandant, mis à part les petites filles, connaît bien Madagascar et nous parle des gens, des ports, de l’évolution lente, du Président Tsiranana qui a la tête sur les épaules.

Comme ça va mieux, nous faisons une visite du bateau. La partie gouvernail avec un moteur qui tourne en permanence et entraîne, sur ordre, le gouvernail. Deux indicateurs envoient les mesures à la passerelle. C’est une très belle partie du navire, très bien entretenue.

Aux machines, nous retrouvons Monsieur Lamarck et nous admirons le gros moteur dont un simple culbuteur est plus gros que le moteur de notre 2 CV !

Nous découvrons la génératrice qui fournit l’électricité et l’arbre court de transmission à l’hélice.

Nous faisons nettement plus honneur au repas du soir d’autant que nous sommes seuls : la motte de beurre diminue dangereusement et le vin sud-africain coule à flot.

Je m’endors après avoir terminé « Les amitiés particulières » de Peyrefitte. Ce roman finit mal, c’est triste et je n’aime pas ça : j’en ferai de mauvais rêves toute la nuit !

Vendredi 6 septembre

Levé à 7 heures, je suis fier d’être si matinal. En fait, il est 8 heures car nous sommes passés à l’heure de Madagascar ! Au soleil, il est 7 :20 donc je suis presque à l’heure pour le petit-déjeuner : de toutes façons je le prend seul et me tape la cloche. La mer ressemble au lac de Genève un jour ensoleillé d’été et la température est fraîche : un temps idéal.

J’écris longuement. Le radio, Miteau, m’initie un peu à ses secrets. Il prend l’heure à Colombo entre 13:25 et 13:30 GMT à 8742 kilocycles – je viens à l’instant où j’écris de le prendre avec lui. Nous corrigeons sur un cahier le chronomètre de bord qui varie en moyenne de 3 secondes par jour et auquel on ne touche jamais. Le temps est capital pour le point et la vie à bord. Le Radio prend à toute vitesse les messages morses émis par tous les bateaux que nous recevons. Il y a des heures obligatoires d’écoute imposées par des règles internationales suivant la position du navire et le nombre de radios à bord. Il reçoit et transmet très facilement les messages à sa Compagnie Il parait que les Américains sont très forts en morse et tapent directement ce qu’ils entendent à la machine. Notre Radio dit aussi le faire, chez lui, avec une bonne machine.

Le point se fait trois fois par jour. Le matin par le Commandant sur plusieurs étoiles quand elles sont encore bien visibles et que l’horizon apparaît clairement. Vers 9 :00 l’Officier de Quart prend une hauteur du soleil ce qui donne une Longitude. A midi locale il fait une Méridienne : le soleil exactement à la verticale, en notant l’heure, on obtient la meridienne où l’on se trouve. Compte tenu de la marche du navire, cap et vitesse, on reporte la position du matin corrigée à midi et on a le point exact où l’on se trouve.

Le soir on refait le point par triangulation au sextant.

Les cartes marines sont, par ici, très imprécises. Elles foisonnent de P.D. (position douteuse), de E.D. (existance douteuse) ou même d’erreurs. Il parait que ça n’intéresse personne de faire des cartes précises : les fonctionnaires des Services Hydrographiques préfèrent la pêche sous-marine.. d’autant que la partie de mer que nous traversons est peu fréquentée : les bateaus longent généralement les côtes.

Nous prévoyons d’arriver dimanche soir à Majunga et débarquer lundi matin.

Au repas le Commandant me parle des Malgaches, insouciants heureux de vivre avec rien, sans initiatives. C’est en fait un peu la même chose dans toute l’Afrique : des gens sympathiques mais ayant des centaines d’années de retard sur notre évolution. C’est à peine si on commence dans les villes à s’imaginer qu’un travail régulier est nécessaire.

Le Graisseur du bateau n’a pas voulu descendre à Durban au cours de ce voyage car c’était « trop loin » . Aucun intérêt à la visite de Durban ou à son métier de marin – 3 jours de navigation, c’est trop » ; il préfère sa famille ou sa petite amie dans chaque port malgache. Le reste, il s’en fout.

Le système sud-africain n’a pas qu’un mauvais côté : il remet beaucoup de choses et de gens à leurs vraies places et cela n’est pas toujours défavorable à une saine évolution.

L’après-midi le ciel est toujours aussi beau. J’écris. Je visite le bateau

Après le repas du soir où, une fois encore, nous dévorons, Pat et moi, nous allons prendre des Cours avec le Premier Lieutenant qui enseigne un jeune « pilotin » malgache.

Je fais une « variation » avec un calcul d’azimut de Jupiter, très visible. Je me vois ensuite confié la barre du navire pendant trois quarts d’heure : c’est fatigant car il faut suivre sans arrêt le compas des yeux mais j’arrive à tenir le bateau à 2°, 3° près ce qui satisfait le Premier Lieutenant.

Je lis très tard de vieux Paris-Match et autres revues.

Samedi 7 septembre

Levé vers 10 :00, douche, petit-déjeuner. Ja vais écrire chez le Radio. Patrick m’appelle pour me montrer deux énormes baleines folâtrant à courte distance. Elles apparaissent de temps à autres à la surface et crachent très souvent de la vapeur d’eau au dessus d’elles. Et moi qui pensait qu’elles vivaient en pays froids !

J’ai trouvé un livre sur Musset : il me semble, comme toujours, que je n’ai rien appris en classe. Toute ma Culture est à refaire.

Après le repas je vais bouquiner et écrire tandis que Patrick s’est attaché au repassage des pantalons. Dur travail !

Jre fais quelques photos à bord mais ce n’est pas facile. Le Premier Mécanicien me propose de voir des diapos 24x36 avec son projecteur. Les miennes, nouvelles, ne sont pas terribles et les siennes sur Madagascar et les Comores sont intéressantes pour nous.

C’est vers 17 :00 que nous passons au large de l’île Juan da Nova, bien isolée. Elle a cinq kilomètres de long et est habitée par un Mauricien qui exploite du phosphate qu’il exporte ensuite sur Durban. Une très grosse épave est restée au Sud de l’île, très visible. L’île est plate, couverte d’arbres. On peut apercevoir un canot à moteur, signe qu’elle est actuellement habitée.

Après le point nous obliquons légèrement plus à l’Est pour nous diriger vers l’île Chesterfield, en fait un rocher de quelques mètres cubes : nous y passerons vers 11 :00 heures du soir.

Au repas du soir, fait exceptionnel, le Commandant vient nous tenir compagnie et nous parlons du peu de réussite de la France dans ses colonisations. Ensuite le Premier Lieutenant nous apprend à repérer une étoile connaissant son azimut à une heure donnée, il faut utiliser une table et des graphiques. Puis je continue à écrire.

A 23 : heures, au radar, nous n’arrivons pas à trouver l’île Chesterfield, tellement elle est petite et basse. Je vais dormir !

Dimanche 8 septembre

Levé à 8 :00 heures, je prends mon petit-déjeuner avec Patrick. Je lis un peu et suis les premières conversations en phonie entre le Commandant et leur agent de Majunga qui se trouve être lyonnais.

Je prépare les « valises » tandis que Patrick va faire réparer « définitivement » le manche en bois de notre pompe à main. Je classe ensuite les photos sous plastique tandis que la côte défile devant nous et que nous apercevons deux jolies goëlettes. Nous voyons, très loin, Majunga. L’eau bleue de la mer devient rouge : la terre transportée par la Betsiboka.

Sans histoires , nous venons mouiller devant la ville.

Autrefois l’Administration a dépensé des millions pour faire un première jetée pour un nouveau port mais, sous prétexte d’ensablement mais, dit-on, plutôt par suite de rivalités entre les Chambres de Commerce de Majunga et de Tamatave, tout a été abandonné et tout le transbordement se fait par chalands. Exemple du coût : le transport sur 500 mètres d’une 2 CV coûte 6000 fcfa soit 120 francs métros.

Majunga, ville à majorité comorienne, plus de 20 000 Comoriens y vivent, possède aussi la plus importante minorité karan, ainsi appelle-t-on ici les Indiens et beaucoup d’autres races mais très peu de Malgaches.

Notre voiture sera descendue demain. Monsieur Lavigne, adjoint de l’Agent, monte à bord.Nous repartons avec lui, dans sa 2 CV. Car là, il y a de nombreuses 2 CV ; nous passons voir où habite Monsieur Levacher, Directeur Technique de la FITIM (Filature et Tissage de Madagascar) et Gadz’Arts puis nous faisons un tour de ville.
Premières impressions : ville sale, terrains vagues, goudron détérioré, sable, ordures mais ville agréable quand même car il y a beaucoup d’arbres et de jolies filles ! Cela change de nos « petites carrées » comme nous appelions les jeunes zouloues et autres xhosas. Il y a un très grand brassage de races et, si l’Indien ou le Chinois reste assez pur, le Français et l’Indonésien se sont beaucoup brassés avec le Noir pour donner une population sans doute aussi complexe qu’en Martinique, peut-être un peu moins. Les Comoriens, mélange d’Arabes et de Noirs, restent assez entre eux aussi, Islam oblige.

Nous voyons « le » baobab où reste gravé un OUI, vestige du premier référendum, tandis que nous déambulons sur la Promenade où les familles non Européennes viennent prendre le frais.

Nous retournons chez Levacher et passons par un quartier indigène, tout en tôle ondulée, cases de formes assez esthétiques mais ensemble sale et ancien. Monsieur Levacher, un vieux célibataire de 50 ans, nous reçoit gentiment, avec du Rhum Clément, la Société où travaillait Patrick en Martinique et nous discutons longuement. Depuis douze ans qu’il habite ici, il connaît bien les problèmes de populations et la situation économique. Peu débrouillard, il ne peut nous offrir à dîner car son cuisinier n’est pas là.

Nous allons ensuite en ville où une grande kermesse a lieu devant l’Hôtel de Ville, à côté des trois immeubles modernes à deux étages où loge le corps enseignant détaché de France. Nous ne pouvons entrer faute d’argent et c’est dommage. Il ya des attractions variées, une ou deux pistes de danse où nous apercevons quelques Européens bien disséminés parmi la foule. Nous regardons les gens aller et venir et quand nous voulons rentrer au Port, nous nous perdons un peu. A notre arrivée, la vedette est partie. Il nous faut attendre, une heure et demi. Nous retournons en ville et rentrons avec la vedette de 23 :30 en compagnie des jeunes Malgaches du bateau. Je réveille Aboudou et lui demande les clés de l’office. Avec Patrick nous faisons une vrai razzia dans le réfrigérateur, finissant le canard, les beefsteaks et tout le vin blanc.

Quelle bonne nuit, sans roulis, fraîche et le ventre bien calé !

Lundi 9 septembre

Tandis que je me rase, le Commandant vient me voir ; on va mettre la voiture sur un chaland. Nous allons voir ça et je filme. Tout se passe très bien. Mais nous avons encore le temps avant que le chaland soit tiré jusqu’au Port !

Après avoir fait nos adieux, nous débarquons à quai. Le Radio est avec nous et nous accompagne jusqu’à la NCHP. Nous avons enfin des nouvelles de Tananarive : il a été décidé que nous ne paierions pas de Durban à Madagascar et retour mais, pour la Réunion, rien n’est réglé : nous verrons tout cela à Tana. Monsieur Lavigne nous accompagne à la Police : tout se passe bien et rapidement. A la Compagnie qui gère les chalands où nous sommes présentés par Monsieur Lavigne, nous sommes tout de suite rassurés par le Directeur et nous recevons un billet gratuit pour le débarquement de la 2 CV. Ouf !

Mais au port, il n’y a pas assez de grues pour tout débarquer : il faudra revenir à 14 :00. Nous allons donc au Consulat où le Vice-Consul nous reçoit gentiment, nous donne toutes sortes de « tuyaux » sur le pays et ensemble, nous établissons notre programme pour le mois. Il en est de même pour notre étude sur les Indiens : il nous donne une adresse à Majunga pour rencontrer une personne. Il nous présente au Consul, très jeune, sympathique, qui nous propose de loger dans un très grand appartement au dessus du Consulat. Formidable !

Nous partons, clés en main, et allons traîner un peu sur les quais afin de lire, en situation, le « Guide Bleu » et oublier qu’à midi, théoriquement, on mange !

Tout est dans la voiture et nous ne voulons pas aller au Restaurant. Les magasins sont tous fermés à l’heure chaude de la journée.

A 14 :00, nous assistons à la mise à quai de la voiture : tout se passe bien et elle démarre sans difficultés.

A la Douane, le Français qui la dirige fait le nécessaire très aimablement. Mais l’assurance de Nairobi n’est pas valable ici où l’assurance est obligatoire. De plus, l’assurance de Nairobi sera périmée à notre retour à Durban. Danger pour le budget ! Le Chef des Douanes me conduit à un assureur assez mou et peu compétent mais qui nous établi cependant une assurance de trois mois. Je dois changer mes trois derniers billets de 50 francs pour le payer !

A 16 :30 nous pouvons enfin retirer la voiture mais bien qu’elle ait été théoriquement fermée, elle a été visitée, mon cartable a été remué. Je n’y prend pas trop garde car tout semble là mais le soir il me manque mon réveil de voyage : il me reste le couvercle et la garantie !

Nous partons aussitôt, grâce aux conseils de Monsieur Gavillot chez Monsieur Bouché, représentant de Total qui ici s’appelle Azur-Total et est distribué par Desmarais Frères. Il se trouve que Bouché a 23 ans, qu’il est marié et a trois garçons et qu’il a fait l’École d’Ingénieurs de Strasbourg en même temps que moi les Arts & Métiers. Il connaît plusieurs de mes camarades Gadz’Arts.

Nous lui expliquons notre problème et, justement, son Directeur lui téléphone de Tananarive. Explications ? Ca marche. Nous roulerons gratuitement et aurons une réception à Tana !

Nous allons fêter ça au whisky dans l’immense villa de Bouché où sa petite femme qui vient d’accoucher nous reçoit fort gentiment.

Il faut enfin partir. M. Levaché, après le rituel whisky, nous fait servir un très bon repas tandis que nous parlons du pays et de notre voyage. Pour nous aider il nous prête 10 000 francs pour notre séjour : ce sera bien pratique

Nous allons dans notre nouvel appartement, avec garage bien sûr, et, grâce au ventilateur qui supplée le ventilateur défaillant, nous passons une nuit sans moustiques.

Mardi 10 septembre

A 8 :30, malgré la perte de mon réveil, nous sommes chez Bouché et, avec lui, nous nous rendons à l’Aéroport. Il y a un grand déploiement d’Indiennes en saris et en pantalons : elles sont jolies mais paraissent plus « orientales » que celles d’Afrique. Elles aiment le doré, les couleurs trop criardes, les bagues, tout ce qui fait un peu le m uvais goût.

De l’avion débarque un grand bonhomme jovial, Directeur Commercial de Total, en partance pour les Comores. Sympathique et intéressé par notre aventure, il nous donne des directives et un guide de Madagascar édité par Total.

Le Second Lieutenant, « libéré », attend l’avion pour Tamatave.

Nous essayons de rencontrer un Indien, M. Cassam Chenaï, mais il est trop occupé et nous donne rendez-vous pour ce soir.

Nous menons notre voiture au petit atelier du dépôt Total où un créole (un vrai, pour une fois, créole désignant même les métis ou les Noirs de La Réunion vivant à Madagascar ou les descendants plus ou moins métissés d’Européens de Madagascar) nous fait « moura moura » laver la voiture par des employés malgaches. Pendant ce temps, nous allons chez le coiffeur avec la voiture de Bouché ; ça commençait à devenir urgent. Bouché nous ramène chez nous où nous cassons la croûte avec quelques restes et, surtout, écrivons un abondant courrier : M. Le Gouach de Nairobi pour l’Assurance, M. Deschodt pour le bateau de La Réunion, M. Pierrot pour Nosi Be.

Nous passons voir ensuite le Consul qui nous invite pour demain.

Nous passons voir alors un Indien, Monsieur Dessay. Il habite Maurice et son fils nous brosse un petit tableau de la communauté indienne. En sortant nous voyons un magasin « Mithani » et nous entrons. Le propriétaire est un Ismaélien, sympathique mais pas très évolué qui fait un peu de conversation avec nous. Il vend des tissus tandis que Dessay vend de tout sous l’intitulé « Quincaillerie du Rond Point ». Nous passons ensuite voir un Martiniquais, Pharmacien, qui fut Maire de Majunga et est marié à une grosse Européenne. Il est bavard, emphatique, très porté à considérer la situation actuelle en Martinique comme devant aboutir à un bain de sang, un peu progressiste et, pour finir, assez rasoir. Un punche termine la discussion que Patrick a du mal à suivre avec son oreille défaillante, comme d’habitude. Quant à moi, je prends un violent mal de tête.

Arrivé chez Bouché, je dois me coucher dans l’obscurité car j’ai une forte envie de vomir tandis que Patrick, gardant le moral, se rend seul chez Cassam Chenaï. C’est un Indien très moderne dont la femme fume, parait-il, comme un pompier.

A son retour je vais mieux et, comme Madame Bouché est fatiguée, nous prenons un repas ensemble en célibataires. Le serveur malgache n’ose pas rentrer seul chez lui et doit attendre que Bouché le ramène en voiture Les Malgaches m’ont l’air d’être particulièrement couards.

Le ventilateur, en vitesse trop lente, me laisse dévorer par les moustiques et, vers 4 :00 heures, je le mets sur vitesse rapide et peux terminer agréablement ma nuit.

Mercredi 11 septembre

A 9 :00, présentés par Bouché, nous faisons connaissance de Monsieur Montout, un Martiniquais de la Diaspora, Conseiller du Ministre délégué à la Province de Majunga, un Saint Marien. L’île de Sainte Marie, donnée à la France par la petite Reine amoureuse du pirate La Bigorne, a un statut spécial : un Saint Marien qui va en France n’a qu’à se présenter devant un juge de paix pour acquérir immédiatement tous les droits d’un citoyen français. C’est que les Saints-Mariens, comme bien d’autres, auraient bien voulu rester français !

Monsieur Montout est intéressant. Il a u débit lent, posé, pesant ses mots. Il nous brosse un tableau pas très brillant de Madagascar : les Européens la quittent et l’économie tombe. Il connaît assez bien les Indiens et nous en parle beaucoup plus que de la Martinique qu’il ne connaît plus. Nous prendrons l’apéritif chez lui ce soir.

Nous laissons notre voiture en réparation auprès de Malgaches peu pressés et, Monsieur le Consul, passe nous prendre au dépôt avec son AMI 6. Il a une résidence blanche, très belle, près de la mer, avec toutes sortes de variétés d’arbres dont un jacquier qui produit d’énormes fruits, les jacques qui, parait-il, sentent le cadavre mais sont appréciés quand même ! Sous la véranda nous retrouvons le Vice-Consul et son Adjoint ainsi que le Conseiller Militaire de la Province, un Commandant dont la femme est actuellement à Lyon et qui compte se retirer un jour à Artemare, dans l’Ain, où ma mère a fait la classe.

Après le repas, pris encore entre hommes, le Commandant nous emmène chez lui, une vieille demeure coloniale, fraîche, où a habité Gallieni. Le Commandant a beaucoup bourlingué, de l’Indochine au Tchad en passant par l’Algérie et Madagascar. Il nous donne des recommandations et nous reconduit jusqu’au dépôt Total mais la voiture n’est pas prête : elle a été repeinte et elle doit sécher. Il nous mène alors chez M. Levacher de la FITIM. Avec ce dernier nous entreprenons une très intéressante visite de cette fabrique de sacs de jute, la seule du pays, usine moderne dans ce genre de fabrication. Il manque dans cette usine seulement un coup de peinture claire, de la lumière, des aspirateurs de poussière, enfin tout ce qui pourrait améliorer le rendement. Ils utilisent comme matière première une sorte de jute, le paka, appelé uréna au Congo Belge. La production locale étant insuffisante, leMalgache ne se tuant pas à la tâche, ils doivent importer du jute des Indes, en fait un mauvais jute provenant du Pakistan et qui est utilisé pour les fils de trame. La production est de 13 tonnes par jour de sacs, ma foi, très convenables. Un ouvrier touche 150 francs cfa par jour.

Nous retrouvons alors notre voiture, passons faire une déclaration de vol au Commissariat et revoyons Monsieur Montout. Je conduis ma voiture pour faire le plein d’esssence et d’huile et poser le panneau réclame pour Total.

Et nous nous retrouvons, encore entre hommes, Vice-Consul et Adjoint, Conseiller Économique et nous deux pour déguster un bon repas, discuter un peu et passer nos photos sur un mauvais projecteur. Demain il faudrait se lever tôt.

Jeudi 12 septembre

Sans réveil, il est difficile de se lever tôt et le soleil est déjà haut quand nous quittons Majunga par la route goudronnée qui mène à Tananarive. Il est 6 :50 et le compteur marque 74740 km. Depuis la route nous pouvons voir l’estuaire de la Betsiboka et Majunga est déjà loin. Le paysage est désolé et les arbustes rares. Un panneau indique un essai, invisible, de reforestation par la « Zendarimaria Nasionaly ». Nous traversons quelques ponts, de petits hameaux sans vie. Enfin, après un monument militaire datant de 1895, donc de la conquête, nous obliquons à gauche sur une piste et achetons un pain dans un petit village.

Les gens dans la campagne sont indifférents, répondent à peine à notre salut. On estb loin de nos petits zoulous qui rentrent en transe ou des femmes du Mozambique qui , même avec leur bébé, se roulaient littéralement par terre, se remuaient, sautaient de joie quand nous leur disions bonjour.

La route passe dans de jolies rizières, sur des ponts branlants. Les paysans, habillés d’une sorte de pareo par-dessus leur short, conduisent des chars attelés de deux zébus. Ceux-ci sont très craintifs et ont peur de la 2 CV mais les paysans ont encore plus peur de leurs zébus ! C’est très amusant de les voir se démener avec leur attelage quand nous passons. La route se poursuit sur une légère crête dominant, sur la droite, une forêt naturelle assez verte malgré la saison sèche. Nous devons faire un grand détour par la gauche pour une raison inconnue mais plus tard nous apprendrons que l’état de la route avec du sable et des gués n’était pas praticable. Au lieu des 36 kilomètres nous en faisons 70. Nous trouvons un scraper qui travaille et nous gratifie d’un kilomètre de route potable. Dans de petites agglomérations de cases branlantes nous trouvons des petits « hotely malagasy » comprenant une véranda style guinguette où l’on peut commander un thé ou un café confectionné au feu de bois avec l’eau de la rivière voisine. Bien sûr, il faut attendre un peu. Enfin voici le premier bac ; il y en a cinq jusqu’à Ambanja., de nombreuses autres rivières étant traversées par des ponts provisoires qui sont régulièrement emportés pendant la saison des pluies. Et même maintenant, en saison sèche, il y a beaucoup d’eau. Des requins remontent souvent les rivières et, avec les crocodiles, les baignades sont assez risquées. Nous croisons quelques taxis-brousse, des Peugeot 203 camionnette bâchée, surchargées de plus de vingt à vingt cinq personnes. Cela restera pour nous un mystère : comment cela tient-il sur les routes malgaches ? Bravo Peugeot !

Ce premier bac, à 180 km de Majunga, est très correct. Nous passons à 11 :15 ce qui fait une moyenne de 40 km/h. La « route » traverse ensuite un plateau désolé pendant plus de cinquante kilomètres, piste mauvaise, abîmée par les pluies. Après deux ou trois kilomètres de route goudronnée et bosselée, ce qui permet aux camions de grimper, nous voici à l’embranchement de Port Bergé. Vingt kilomètres plus loin de route très mauvaise, coupée de fondrières, voici le second bac. Deux voitures stationnent déjà devant nous et bien qu’elles pourront passer ensemble, il nous faut attendre, de 14 :20 à 15 :50 exactement, 1 heure trente pour traverser la rivière.. La première voiture, une Jeep, est conduite par un forestier français très sympathique. Il aime Madagascar et la vie rude. Il coupe le bois de palissandre, arbre qui ne se plante que très difficilement et qu’il faut rechercher au hasard dans la nature. Il nous décrit les Malgaches de la forêt comme bien plus primitifs que ceux que nous rencontrons sur la route. Je prépare du riz ; le forestier nous donne du gingembre, oignons, carottes, pommes de terre pour la soupe de ce soir. Il nous paie aussi des lanières jaunâtres et graisseuses : c’est du requin séché. Grillé sur le feu de bois et bien carbonisé, c’est mangeable quand on a bien faim mais l’odeur nous poursuit partout, même la nuit. L’autre véhicule, une 4 L est conduite par un Réunionnais blanc qui « fait du commerce ». Il est ce qu’on appelle ici un créole. Les blancs créoles sont souvent de « petits blancs » sans grandes qualifications , méprisés par les Métropolitains, et qui souvent ne fréquentent que leur milieu ou le milieu malgache. Ces gens ne me semblent pas plus « dégénérés » que la moyenne de la population campagnarde de chez nous mais il se produit un ostracisme de classe, et nos de couleur, bien caractéristique. Cela tendrait à prouver que la différence de classe bien plus que de couleur est le phénomène engendrant le racisme car, en fait, aux « colonies », 99 fois sur 100, le Blanc est instruit, intelligent, au moins un minimum, et le Noir correspond à moins que primaire, esprit prélogique dirait-on en philo, vie frustre, esprit très borné.

La route est toujours mauvaise. Nous rencontrons un militaire malgache de l’Armée française qui va seul, dans sa Dauphine, de Diego à Fianarantsoa. Il est drôlement gonflé !

Nous lui faisons cadeau d’une bougie pour son moteur qui tourne sur « trois pattes ». De petits ponts de bois recouverts de branchettes se détruisent à mesure de notre passage. Certains complètement détruits nous obligent à passer par une déviation dans le ruisseau à sec. Pour d’autres ponts, sans déviations, il faut refaire d’abord à la main le chemin de roulement et passer comme sur des œufs !

A 18 :15, après 380 km, nous passons le carrefour d’Analalava ; c’est, parai-il, une jolie plage, mais un peu isolée. Trois kilomètres après, le forestier nous en avait averti, nous trouvons un hotely malagasy près d’un ruisseau d’eau claire. Une jeune Malgache borgne fait tourner un vieux phono soit des danses malgaches sur disques « La vois de son maître », soit de vieilles chansons inconnues de chez nous.. C’est l’Hôtel de Jacqueline, un relais touristique à ne pas manquer. Nous cuisons nous-mêmes notre soupe près du ruisseau et montons nos lits en dehors de l’hôtel : au moins nous éviterons les punaises ! Ey ici il n’y a pas de moustiques. Les camionneurs qui passent s’arrêtent prendre un thé à dix francs ou un café à quinze, le tout à l’eau de la rivière où nous venons de nous décrasser et où barbotent les canards. Il parait qu’il y a aussi des caïmans mais nous ne les verrons pas.

Vendredi 13 septembre

Départ à 6 :55 avec 75122 km après le petit-déjeuner. Nous traversons des passages sableux dans le style de ceux du Mozambique puis vient le bac avant Antsohihy assez rapidement franchi avant huit heures. Ici, pour les camions, il y a des heures variables de passage dépendant des marées : il faut que le niveau de l’eau soit suffisant pour que le bac flotte car nous sommes peu éloignés de la mer. Nous arrivons à 8 :30 à Antsohihy qui se prononce Antsoui évidemment . Il règne une activité intense de jour de marché. Une boucle de route goudronnée traverse le village et une carte de Madagascar de deux mètres de haut en béton fait office de monument sur la place centrale. Chaque village important possède sa carte comme chaque village turc a sa statue de Mustapha Kemal. Ce n’est pas beau mais a le mérite d’enseigner la géographie au peuple et de na pas cultiver le culte de la personnalité si éphémère.

Je prends quelques photos du marché puis je suis abordé par un Indien. Ismaélien, il essaie avec son frère de remonter l’affaire de famille basée à Majunga et consistant à l’achat de produits locaux et à leur transport. Nous allons prendre le thé (mais si vous voulez du whisky !) en discutant avec ces « Français de nationalité mais Malgaches de cœur » comme ils se présentent. Les leçons de l’Agha Khan portent vraiment leurs fruits.

Nous continuons sur une route assez bonne, passons un grand pont de bois sur l’Ankofia et arrivons au bac de Befotaka. La route fait un angle droit au milieu du village mais nous faisons un crochet pour visiter l’église, joliment décorée. Des peintures représentent Saint Konrad, assez peu connu il est vrai et un autre Saint. Quand nous nous apprêtons à partir, un Capucin grand et jovial, à l’accent germanique (« non, che suis Alssasien »), nous retient. Il discute un peu et nous invite à vider une bouteille et à nous tailler des tranches de saucisson et enfin nous offre des papayes.. C’est sympathique et nous repartons gonflés à bloc.. Mais ensuite la route devient difficile avec le passage d’un pont qui se termine dans le sable de la rivière et enfin le Bac de Maromandia. Le village possède un hôtel musulman (avec prière obligatoire ?) tenu par des Comoriens. Nous dépassons la maison blanche du créole qui est le Chef des Travaux Publics sur la section que nous empruntons maintenant et qui est vraiment très mauvaise : moyenne de 15 km/h, trous, escaliers, caniveaux, ponts branlants. On sent qu’il y a un effort de fait mais jamais aucun bulldozer n’est passé sur cette route, c’est sûr. A 35 km avant Ambanja, la route s’améliore un peu et, donc, malgré la nuit, nous continuons jusqu’à cette ville et faisons deux fois le tour de son inévitable monument, achetons un pain et poursuivons sur la route maintenant goudronnée pour Antsahampano. Là, il y a un port, en fait un mur et une déclivité sur un bras de mer très long rempli de palétuviers dont les racines ressortent de partout. Un hangar près d’un dépôt d’essence, un magasin « gache », c’est tout. Il n’y a qu’une vedette et un ferry par jour et encore pas le dimanche, à des heures variables suivant les marées. Demain la vedette est à dix heures.

Philosophiquement nous dégustons notre requin, puis écoutons Radio Comores qui donne des nouvelles de la France : prix exorbitant du beefsteak, etc … Ils n’ont qu’à manger du requin, en France !

Nous allons nous coucher sous le hangar. Bien nous en prend car il tombe une bonne averse d’une demi-heure. Mais ensuite ce sera notre plus mauvaise nuit de l’expédition. Des escadrilles de vingt, cent moustiques vont jusqu’au fond du sac de couchage, résistent à la chaleur du feu de bois auprès duquel nous, nous ne résistons pas. Elles viendront nous empêcher de fermer l’œil et nous resterons défigurés pendant plusieurs jours. C’est l’Afrique !

Samedi 14 septembre

L’arrivée du jour fut une délivrance

Nous retournons à Ambanja où j’essaie de téléphoner à monsieur Pierrot, Gadz’Arts et Directeur des Sucreries de Nosi Bé. Le téléphone marche par radio : on doit mettre la génératrice en marche pour téléphoner. Grésillements, couacs, voix qui disparaissent. Je change de combiné et j’arrive à comprendre qu’il faut que j’aille voir Monsieur Colombot et que, là-bas, on m’attendra. Je paie deux communications.

Monsieur Colombot, vieux colonial ratatiné, semble un original mais a en fait les pieds bien sur terre.. Il nous reçoit dans la maison qu’il a fait construire, mi-européenne, mi-indigène. Il nous offre douche et bière : quelles merveilles !

Nous déchargeons notre voiture, prenons l’essentiel. Il conduit notre voiture à Antsahampano, s’occupe du chargement du bac et nous ramènera la voiture chez lui puis la conduira au prochain bac de lundi. En pratique, nous prendrons la vedette, pas très rapide, plus de deux heures de traversée car elle doit chercher son chemin dans les passes au milieu des palétuviers. Puis c’est enfin la mer, libre, bleue, claire. A droite, Nosi Komba, haute, verte, avec des maisons de pêcheurs comme en Martinique. Des pirogues à balancier et de tout petits voiliers à voile arabe se promènent sur la baie. Nosi Bé, avec Hell-ville sa capitale, se profile à l’horizon. Nosi Bé, refuge des Sakalavas, poursuivis par les Imerinas et protégés, bien sûr, par les français.

Une 2 CV de la Sucrerie nous attend. Nous voyons à quai le minuscule pétrolier « Esso Gasikara », premier pétrolier construit à Madagascar, à Diego Suarez bien entendu par l’Arsenal militaire : c’est d’ailleurs le sujet d’un timbre malgache sur l’industrialisation.

La route goudronnée en lacets nous mène à la Sucrerie. Usines, cases (c’est ainsi que les français d’Afrique appellent leurs maisons. En voici une d’ailleurs, très belle, qui domine de gazon, des fleurs et des arbres. Jean-Pierre, fils de M. Pierrot, nous accueille. Clarisse est sa petite sœur.. Madame Pierrot nous prépare des œufs tandis que son mari, drapé dans le paréo qu’il revêt pour la sieste, discute avec nous. Il est agréable, fait de la photo et passionné par les cartes terrestres comme de marine : sa longue véranda en est tapissée comme j’aimerais que ce le soit aussi chez moi. Nous partons à la découverte avec le fils après que nous ayons été installés dans une « case ballon » de passage. Les ouvriers aussi ont des cases ballons construites sur vessie gonflable comme un certain village aux environs de Lyon. Leurs cases sont construites très près les unes des autres car les Malgaches ont peur de toutes sortes d’esprits. Déjà chez les Bouché à Majunga le boy ne voulait pas rentrer seul chez lui le soir. Cela nous fait bien rire.

Nous allons dans Hell-ville admirer les canons laissés par l’escadre russe passée par là pendant la guerre de Chine. Quel tour depuis la baltique pour aller à Shangaï !. Les ramatoas (ramatou = femme en malgache) portent parfois sur elles des médailles d’or, relique des dépenses faites par l’escadre.

Visite de l’immense plantation avec la 2 CV de Jean-Pierre. Les cannes sont brûlées comme un feu de brousse un ou deux jours avant d’être coupées : elles sont plus « propres » et cela facilite la pénétration des coupeurs donc la coupe. Par quatre fois elles repousseront avant d’être remplacées par d’autres pousses. Sur d’excellentes routes entretenues par la « Sucrière » dévalent de puissants tracteurs avec des remorques remplies de cannes. Chaque coupeur a une certaine surface à couper dans la journée. Les coupeurs sont de race Antandroy (prononcer tandrouille) venant du Sud tandis que les contremaîtres sont créoles réunionnais.

Le soir, Monsieur Pierrot a organisé une réception à laquelle nous assistons, « sapés à mort ». J’ai les chaussures de M. Pierrot, trop grandes, et le pantalon de Jean-Pierre qui s’obstine à descendre tout seul.

Nous faisons connaissance avec plusieurs Européens de Nosi Bé dont Jean Baudoin avec sa femme, hôtesse de l’air et sa belle-mère, très Duchesse.. Marrants.

Bon repas et sommeil agréable car les moustiques sont chassés par le climatiseur.

Dimanche 15 septembre

A 6 :30 debout car ce matin il est prévu de faire de la pêche sous-marine. Rapidement, après un café, les quatre hommes se retrouvent sur la plage où nous attend, dans un bungalow, un Zodiac et son moteur de 30 CV. Un coup de gonflage et le bateau est poussé à la mer. Moteur. Nous avons chacun un fusil, des palmes et un masque. Nous remontons vers le Nord pour passer la ceinture de corail car c’est la marée basse et hop ! plein gaz vers le Nord. Nous passons devant la Sucrerie et Dzamandzar et allons sur un « bon coin » derrière l’île de Sakatia. A l’eau ! Elle est claire, « un peu trouble » dit Jean-Pierre. Un peu trop de courant. Mais les poissons sont là, par centaines, par milliers. Tout le monde tire à qui mieux mieux, des « suicidés » comme l’on dit, des poissons à rayures jaunes et noires et d’autres de même taille tandis que M. Pierrot fait des ravages parmi les langoustes. Moi, je n’arrive qu’à accrocher un premier caoutchouc servant à lancer la flèche et, bien que j’apprenne rapidement à plonger, je ne coopère guère à la pêche. Tandis que je me repose, fourbu, sur le canot, j’assiste à un ballet de dauphins tout près de moi mais je ne suis ni assez rapide ni assez patient pour les prendre en photo. De nouveau, la pêche. Puis retour vers 11 :30. Le soleil a travaillé sur notre dos. Nous abordons sur une plage , vers les cocotiers. La plage est remplie de vazahas car un paquebot venant de France. Nous faisons honneur au repas et ne refusons pas une bonne sieste Ensuite nous faisons un tour vers la partie de l’île nouvellement défrichée et mise en valeur. La vue est merveilleuse sur les lacs et sur la baie de Dzamandzar. L’île est, somme toute, assez peu peuplée ; il y a de la place.

Nous voyons pour la première fois du poivre, liane sauvage qui grimpe à des arbres plantés là exprès, des cacaoyers, des ylangs-ylangs, arbres aux formes torturées dont les fleurs jaunes en forme de fleurs de lys sont à la base de parfums.

Ce soir, nouveau cocktail. Un employé de la Sucrerie fête le baptême de son fils. Nous faisons connaissance avec le Missionnaire, bonhomme, un employé de l’Indien milliardaire (en cfa) de Nosi Bé qui revient d’une tournée d’une semaine de surveillance sur de petites îles assez éloignées et de tas d’autres gens. Whisky, gâteaux, ... La soirée ne dure pas, bien que l’ambiance soit bonne car … il y a cinéma à l’usine ! Nous sommes contraints d’y aller pour voir un policier intéressant : « L’homme à démasquer », une riche héritière qui a tué son frère aîné, etc …

Après une bonne bière, nous allons au lit.