Carnets africains.
1963-64
Il est évident qu’il faut de longs jours de réflexions et de préparation avant d’entreprendre un voyage tel que celui pour lequel nous partons.
En fait j’étais encore à Cluny, en troisième année de l’École des Arts et Métiers et j’y pensais déjà.
A Paris, au cours de ma quatrième année, j’ai entrevu la possibilité de pouvoir partir avant de travailler : par le CIRECT. Cet organisme, tout nouveau, proposait des voyages d’études avec une bourse intéressante et du matériel. J’ai été le troisième inscrit ! et Monsieur Féty, le Secrétaire général (après Monsieur Géronimi) a été enthousiaste à l’idée d’une très longue expédition en Afrique du Sud. Ayant vécu en Inde, il m’a suggéré d’aller étudier les Indiens en Afrique.
En fait l’aide du CIRECT a été moins importante que prévu mais l’impulsion était donnée !
Dès le début de 1962 je commençais une préparation déjà sérieuse, surtout par de la documentation et des renseignements. Je traçais l’itinéraire, prévoyait le matériel dont ma 2CV achetée un peu dans ce but (je l’ai quelque peu caché à ma mère qui participait pour 3000 francs à cette investissement de 5000 francs)
En Algérie, à Chéragas puis au Cap Matifou, dès août 1962, j’ai pris des contacts avec des gens très au courant dont Monsieur Merres de la Société Shell, organisateur des rallyes Alger-Le Cap avec l’ACF (Automobile Club de France).
Monsieur Féty ainsi que son adjoint Monsieur Voisin se trouvant à Alger, il me fut facile de les voir de temps à autre.
Je crus pendant longtemps que trouver un compagnon serait chose facile au moment où je serais sûr d’avoir tout en main pour partir. Or jamais Monsieur Féty ne pouvait me donner un chiffre précis du financement possible. Je ne pouvais donc pas avancer et me trouvais dans un cercle vicieux.
Au cours de ma mission à Oran par laquelle j’allais chercher Sardy, un camarade Gadz’Arts militaire comme moi mais qui d’abord candidat s’était ensuite « dégonflé », je tirai des plans sur la comète avec un autre Gadz’Arts, Laplanche, déjà marié mais dont la femme était très partante pour l’expédition. A trois, une seule 2 CV devenait insuffisante et longtemps je crus que nous pourrions acheter une autre 2 CV à Alger. En plus cela donnait une sécurité supérieure lors des passages difficiles. Mais le 4 janvier 1963 seulement Laplanche m’annonçait sa décision irrévocable de ne pas participer : problèmes familiaux bien sûr et peur du Congo pour sa jeune femme.
J’étais toujours à Alger et ça commençait à devenir juste pour trouver quelqu’un. Il fallait en effet partir avant le premier mars, date quasi extrême, afin d’éviter les vents de sable au Sahara et les saisons des pluies dans les deux hémisphères.
Je me mis à écrire des lettres désespérées, style « Petites Annonces » - j’avais même joins à mes lettres une « Petite Annonce » tapée à la machine – et j‘attendis.
Vint alors la fin du Service Militaire ou plutôt la « Perm libérable ».
Trop de choses restaient à régler à Alger, questions de convoi, de matériel. Mon ami Jean Martel, originaire de Boufarik, était en permission à Alger et je l’avais invité chez moi à une surboum – trois filles, douze garçons – et il me propose ainsi que ses parents de passer trois jours chez eux après mon service. C’est ainsi que, devenu civil, je restais à Alger et pris de nombreux contacts avec « Charles », le surnom de Martel, avant de prendre la « Caravelle »d’Air France pour Lyon. Passer de +20°C à -20°C fut rude.
Dès le 30 janvier j’avais un premier contact, chez mon amie Léonie Villordin, avec Patrick Deschodt qui rentrait de Martinique où il venait de travailler pendant trois ans pour Monsieur Clément, celui du Rhum, mais aussi représentant de Pepsi Cola pour l’île. Nous faisions très vite affaire. Il repassait chez lui à Merville dans le Nord, je faisais mes adieux à Léonie en promettant de revenir, nous nous retrouvions à Lyon pour les adieux aux parents et nous continuions vers Marseille. Nous prenions le 19 février 1963 le paquebot « Ville de Tunis » de la CGT (Compagnie Générale Transatlantique) et arrivions le lendemain à Alger où je pouvais fêter mes 25 ans.
Il nous restait dix jours pour préparer la 2 CV – vissage d’une tôle de protection sous le moteur, découpe de grillage pour le sable qui se révéleront un excellent crève-pneus – et notre équipement, vivres, eau, bidons d’essence, outils.
Nous logions à Cap Matifou chez nos amis Paniel, sur le point de quitter leur pays d’adoption. Leur aide nous a été précieuse car nous étions comme dans notre famille.
Le premier mars, après une nuit agitée, nous nous levons vers 5 :30. Patrick a la « courante » et moi je suis nerveux. Le départ est prévu à 6 :00 et je commence à ranger pour la première fois la voiture. Je réveille Patrick à 5 :15. Il est mal réveillé et a très mal à l’œil droit : il semble qu’une limaille de fer, alors qu’il perçait le châssis pour placer la plaque de protection, est restée dans sa cornée. Il pleure sans arrêt.
Après un essai de rangement, nous empilons tout dans la voiture. La maison est vide mais la voiture …
Monsieur Paniel nous fait ses adieux. Il est 7 :00. Le compteur marque 39 813 km.
Patrick ne peut conduire à cause de son œil qui le fait souffrir ; à peine s’il peut profiter de la traversée de cette Mitidja si verte, si belle, avec les ouvriers se rendant au travail à pied ou à vélo, avec les enfants, le cartable à la main, se rendant à l’école. Sans le vouloir, nous évitons Boufarik et passons par Rovigo, Montpensier, faisons une rapide visite à Blida et son kiosque percé du palmier, passons près des baraques où j’ai travaillé en 1959, apercevons la maison blanche de Monsieur Choulet, un colon connu à l’époque, passons devant les parachutistes. Enfin c’est la bifurcation pour les gorges : nous sommes partis et la direction est plein Sud.
Un éboulement au début des gorges de la Chiffa a inondé la route de boue. Partout le revêtement est mauvais mais nous passons. Nous voyons l’Hôtel transat, le ruisseau des singes (mon père y est venu lors de son service militaire), les tours de guet de l’Armée, abandonnées bien sûr, puis c’est le camp des Chênes, des fellaghas dans les maisons.
La vallée s’élargit ; la voiture monte dur : c’est Médéa sur les plateaux.
Un marché aux ruelles étroites mais des fruits tellement beaux ! Je fais des achats : oranges, pommes, citrons, bananes et pommes de terre rouges encore souillées de terre ; elles se conservent mieux m’a dit M. Paniel.
Mais nous ne pouvons trouver du vin ! A Médéa, Capitale d’une région viticole renommée, nous ne pouvons trouver de vin ! Nous avisons une Européenne faisant son marché. Elle nous explique : « On a fait comprendre à la dernière marchande de vin qu’il valait mieux qu’elle s’en aille : il est impossible de trouver une goutte de vin à Médéa !
Nous continuons rapidement car il nous tarde de voir le toubib pour Patrick. Berrouaghia, Boghari, nous piquons à gauche vers Boghar. La route se termine dans le camp militaire. Nous croisons des half-tracks, des E.B.R. (Engin Blindé de Reconnaissance), des camions remplis de soldats armés, des Français !
On joue sans doute à la petite guerre maintenant que la vraie est finie.
Le médecin militaire nous attendait. Charmant. Il a préparé un grand carton cloisonné, vachement bien, où sont classés tous les médicaments possibles et imaginables, des sérums, des pilules et des onguents. Il regarde l’œil de Patrick. C’est grave. Une goutte de collyre et l’œil est insensibilisé. Avec ce qui me semble être une aiguille dont le chas serait en contact avec l’œil, il cherche à enlever la minuscule limaille de fer qui a déjà un peu oxydé la cornée. Après un travail ardu, c(est fait. Le pauvre Patrick a été courageux.
Nous passons une radio car je crains pour le point que j’avais conservé plus de dix jours après une bronchite. Il n’y a rien.
Nous quittons le Capitaine Médecin Douchet soulagés physiquement et moralement mais alourdis par une pharmacie monumentale en plus.
Quelques kilomètres après Boghari, le Chélif est retenu par un grand barrage peu élevé mais long qui forme un immense lac dont on aperçoit pas le bout et qui est très agréable. Bien sûr il n’y a ni arbre, ni buisson, que des touffes d’herbes éparses mais c’est bien et nous faisons cuire des pâtes avec notre camping-gaz sur le bord de ces eaux : des pâtes à l’huile et au cumin, un vrai régal !
Depuis Boghari la route est belle. Auparavant, depuis l’entrée des Gorges de la Chiffa, les nids de poules ne se comptaient plus : une vieille route mal retapée.
C’est ensuite le descente vers Paul Cazelle, Hassi Balbale non indiqué sur la Carte Michelin mais très gros village. Nous voyons nos premiers chameaux. Le compteur marque 40 039 km soit 226 km depuis le départ.
Puis c’est Djelfa, petite ville sans charme.
Après Djelfa, nous ré-attaquons la montagne après avoir quitté les longues routes droites et monotones.
Un barrage fellagha nous arrête et nous contrôle sans histoires. 40 183 km.
Nous arrivons à Laghouat et, sans attendre, nous recherchons le Train où devait nous attendre le Commandant Tollot. Il est avec l’ALAT sur l’aérodrome et nous reçoit bien. Afin de nous conseiller, il nous met en contact avec un Chef un peu sentimental mais qui semble bien connaître la circulation dans le désert. Il nous offre , avec le repas au Mess des Sous-Officiers, un mit sur lequel nous passons une très bonne nuit.
Samedi 2 mars 1963
C’est la pluie qui nous réveille avec un froid glacial.
Je me rase et nous quittons le camp, les pieds pleins de boue.
Il est 7 :40 et le compteur marque 40 279 km. Nous avons fait 466 kilomètres le premier jour de notre raid.
La visite de Laghouat est rapide. Le Fort est occupé par les Légionnaires. La ville n’a guère changé depuis 1959, date à laquelle je suis passé en auto-stop pendant un stage scolaire à Blida afin d’aller visiter Hassi Massaoud, le premier site pétrolier français au Sahara, sauf quelques inscriptions de rues en arabe.
Nous piquons aussitôt sur Ghardaia, la Capitale des Mozabites, cette secte musulmane très particulière. Il pleut toujours. La route est une merveille, bien tracée, sans surprises. Un panneau indique, sur la droite, Hassi R’Mel. Pour que Patrick voit un puits de pétrole nous avons décidé de faire un crochet de soixante kilomètres par là mais c’est en fait un peu moins. C’est de la piste, assez bonne mais trop souvent la voiture talonne et nous en souffrons autant qu’elle. Nous n’arrivons pas à faire chauffer notre petit-déjeuner vers 10 :30 à cause du vent. La piste est parfois formé de cinq à six pistes qui se séparent et se rejoignent. La piste n’est en fait que le sol où on aurait passé du désherbant.
Une torchère laissant monter très haut sa fumée nous indique la route.
Nous arrivons. Des citernes, une clôture moderne, un très beau panneau explicatif à l’entrée : c’est l’usine à gaz de la CREP (Compagnie de Raffinage et d’Exploitation de Pétrole) qui raffine quelque peu le gaz mais surtout collecte le gaz de tous les puits exploités de la région (HR1 à 9).
Non loin de là se trouve la Centrale thermique à gaz. Nous nous présentons à l’instant où sortent un vingtaine de journalistes venus la visiter. Leur guide qui semble algérien mais parle couramment l’italien avec certains journalistes nous accueille aimablement et nous fait faire une visite tout à fait convenable de la centrale en nous donnant toutes explications techniques nécessaires. J’écrirai plus tard un article à Thierry Levy pour son journal. Thierry est cet ami de Claudine Cochran, cette belle Martiniquaise journaliste à l’ORTF et amie de Léonie, Claudine dont le mari a été Administrateur au Tchad où il a encore des amis.
Nous visitons l’extérieur de la base du personnel ainsi que la C.A.S. (Centre Administratif Saharien) reprise par les fellghas.
Un indigène nous indique la direction de Berriane, une piste déconseillée la veille par le Chef Ronchont (c’est bien son nom). C’est la direction du puits HR 9. Nous y arrivons au bout de 9 kilomètres à peu près. Il est en fonctionnement : petit derrick avec, en dessous, un « arbre de Noël » comme pour le pétrole. Des canalisations vont à Hassi R’Mel centre. Tout est clôturé : nous crions et claxonnons pour nous faire entendre afin de demander notre chemin. Personne.
Nous décidons de tenter le coup à la boussole. Toutes les collines se ressemblent et les pistes sont si nombreuses. Avec un petit serrement de cœur nous quittons le puits, à l’aventure ! Quand, au bout de vingt kilomètres environ, nous voyons la ligne à haute tension puis la route goudronnée, c’est le soulagement.
Nous arrivons à Ghardaïa sans histoires. C’est samedi après-midi et l’Européen que nous devions voir, ne travaille pas. Le transporteur indigène qui nous était recommandé est lui aussi absent mais celui qui pourrait bien être son fils met sa fosse à notre disposition et quelques conseils d’un électro-mécanicien éclairé nous font relever la voiture de 8 centimètres. Elle a beaucoup souffert sur la piste car elle était vraiment trop basse. La tôle est éraflée, cabossée. Michelin nous donne des conseils : nos pneus sont sur-gonflés. Puis il fait déjà nuit. Nous sortons après Beni-Isguen et campons dans un champ de cailloux !
Dimanche 3 mars 1963
C’est encore le froid qui nous réveille : la température doit avoisiner 0°C si ce n’est en dessous. Nous prenons notre petit-déjeuner dans nos lits de camp ! Tandis que nous démontons les lits, voici une apparition ! Mais oui, c’est elle ! Madame Fety, suivie bientôt de deux Américaines !
Le circuit de Monsieur Fety au Sahara passe par là aujourd’hui
Nous prenons rendez-vous pour 9 :00, passons chez Michelin afin d’acheter, très cher, deux petites pièces de 2 CV. A l’hôtel Transat nous retrouvons Monsieur Fety, toujours sur les dents. Il est désolé : hier soir il y avait un méchoui !
Nous discutons des problèmes que nous n’avions pu voir à Alger..
Patrick m’appelle : un « journaliste » algérien l’a interviewé et veut des photos : pourquoi pas ? Voir sa photo dans Ash Shaab ce serait assez bon !
Après les adieux nous cherchons à aller à la messe et la loupons, bien sûr.
Nous faisons alors un tour au Fort , fief de la Légion Étrangère. Le guerrier chaambi que j’avais vu en 1959 n’est plus là : le képi blanc l’a remplacé. La vue est magnifique sur Ghardaïa.
En descendant du Fort je passe sur des cailloux pointus et crève. Nous changeons la roue et essayons de réparer. J’arrive à défaire le pneu. Nous réparons deux trous mais c’est en vain que nous essayons de remonter le pneu. Nous l’abîmons plutôt, sans réussir à le remettre. Nous maudissons nos clés à l’envers et demandons conseil à un camionneur. Puis un jeune Arabe en haillon vient placer pour nous le pneu, sans effort, et c’est seulement alors que nous comprenons comment il doit se monter : nous ne savions pas utiliser les différents diamètres de la jante !
Nous bataillerons longtemps pour ne pas mettre de sable ni de cailloux dans le pneu et pour acquérir le « coup ».
Nous allons ensuite vers Melika, jusqu’à l’endroit où les voitures doivent faire halte et nous cassons la croute avec un repas froid de m. Fety devant un panorama magnifique. Tandis que nous écrivons des lettres, une escadrille de « bananes volantes » passent au dessus de nos têtes
Puis nous allons à Beni Isguen que nous visitons avec l’aide d’un bêgue : il fallait le faire. Belle collection de tapis très élégants et pas chers : 3000, 6500, 12000 francs.
Mais alors que nous nous décidons de partir vers El Goléa, deux policiers FLN nous arrêtent : un Ministre, lequel ? doit arriver de Noumerate, l’aéroport du Mzab et la route est coupée.
Une 203 qui va sur Ouargla arrive alors. Une jeune institutrice bavarde et effrontée arrive à obtenir le passage. Les policiers nous laissent suivre. Noumèrate : à droite la route de Metlili, oasis des Chaambas.
Le soleil s’apprête à se coucher. Nous plantons la tente dans un désert de cailloux et de touffes de plantes piquantes. Nous arrimons notre 22 Long Rifle.
Nous admirons le ciel, la nature, la lune et nous sombrons dans les plaisirs que Morphée dispense à ses fidèles.
Lundi 4 mars
Le froid, très vif, nous réveille.
Nous plions le camp et hop, nous partons.
Après quelques kilomètres nous voyons une véritable cascade d’eau s’écouler d’un tuyau situé à trois mètres de hauteur. C’est le puits artésien d’Hassi Masseb (marqué H.E.R.) L’eau est tiède et malgré le froid vif, nous nous mettons avec délice, tout nu, sous l’eau si agréable. C’est un moment délicieux.
Nous continuons. A Hassi El Fahl, nous faisons halte. Des nomades remplissent leurs guerbas à un robinet. Certaines sont faites d’un morceau de vieille chambre à air : ils en sont très contents. Nous prenons quelques photos.
Toujours à la recherche de renseignements, nous discutons avec des camionneurs qui partent sur In Ekker.
Nous continuons toujours de l’avant. Souvent nous nous arrêtons à l’appel d’un berger pour donner à boire ou proposer un cachet d’Aspirine. A 60 kilomètres d’El Goléa nous prenons même un jeune berger en stop ! Il baragouine le français. Et c’est avec lui que nous arrivons dans l’oasis.
El Goléa est aussi dans une cuvette et, en dévalant dans celle-ci, nous dominons toute l’oasis, immense tâche de verdure au milieu des sables d’or. C’est l’oasis typique avec dunes, palmiers, chameaux, etc. Et bien, c’est une merveille quand même !
Nous emmenons Mahamar (nous avions compris Amar) chez lui et, devant sa maison, nous préparons notre cuisine. Son père nous reçois bien, nous donne une côtelette, un œuf, du petit lait, tandis qu’en échange nous lui remettons du pain et une orange. Il nous offre de coucher dans une pièce de sa maison et nous acceptons.
Nous laissons nos lits et quelques affaires et emmenons Mahamar à la Mairie (FLN) : nous devons le reprendre là au soleil couchant.
Nous nous dirigeons alors vers Saint Joseph, village constitué de douze familles chrétiennes, douze autres se trouvant dans El Goléa proprement dite et d’autres enfin ayant émigré à Privas, Aubenas et Argentières à cause des « évènements ». Une église de style Jésuite espagnol nous attire. Devant cette église se trouve la tombe du Père de Foucauld ainsi que celles des chrétiens du village décédés et de quelques Religieuses.
Nous rendons visite, timidement, à des Petites Sœurs de Foucauld, elles sont trois, qui prennent le thé avec une Chrétienne autochtone très évoluée. Ces Chrétiens sont, pour la plupart, des enfants d’Officiers français avec une femme indigène. Se trouve là également un vieux « Saharien » de l’OCRS (Organisation Commune des Régions Sahariennes), Monsieur Kirche.
Après avoir parlé des différentes formes de l’Évangélisation, M. Kirche nous invite chez lui. Auparavant nous voyons les restes d’une voiture de la Mission Citroën puis, chez lui, nous buvons une bière en écoutant les Walkyries de Wagner en stéréophonie !
Il nous invite à souper. Mais auparavant nous devons ramener Mahamar et repérer sa maison. Or il n’est pas au rendez-vous ! Nous attendons tout en visitant le marché. Toujours personne. Nous essayons alors de retrouver sa maison mais c’est peine perdue. Nous retournons chez M. Kirche où Patrick se propose pour aider à la préparation du repas, avec de tendres beefsteak de chameau et je continue seul les recherches dans la nuit en m’aidant d’un « évolué » qui me sert d’interprète mais , sans le vouloir, me guide sur de fausses pistes car j’appelais le berger Amar et non Mahamar.
Je rentre. Nous soupons et Monsieur Kirche nous couche dans une chambre de passage, avec douche s’il vous plaît !
Nous passons notre première nuit au chaud, avec un réchaud électrique.
Mardi 5 mars
Nous faisons nos adieux à M. Kirche après le café et des bavardages sans fin. Nous sommes chargés de carottes et de belles salades. Nous partons à la recherche de la maison de Mahamar. Après deux heures de recherche, nous désespérons et, tout à coup, la voici ! C’est la femme de Mahamar, que nous n’avions aperçu que de loin hier, qui nous reçoit. Elle a un certain genre et un gosse sale comme un peigne abandonné dans un caniveau. Puis voici la mère de Mahamar (autre épouse) puis son père. Il nous ouvre la porte et nous retrouvons toutes nos affaires, intactes. Ouf ! Quelques photos. Photo surprise pour la jolie Messaouda si mignonne sous son fichu vert. Nous lui offrons deux oranges puis nous allons faire le plein.
Sur le chemin du Ksar nous voyons un Père Blanc, le Révérend Père de Charrette qui m’explique la différence de vocation entre eux et les Petites Sœurs et ses idées sur l’esprit de pauvreté. Il nous recommande de voir le Centre de Formation Professionnelle.
Le Père Supérieur, sympathique, nous fait les honneurs de sa « boite », moderne, intelligemment menée. C’et bien et les quelques personnes rencontrées, moniteurs aussi bien qu’ élèves donnent à penser que l’esprit est bon.
Avant de visiter ce Centre nous étions passé dans les jardins de l’Annexe (Administrative) : verdure, arbres magnifiques, d’autres en fleurs, hautes herbes. Que c’est beau et rafraîchissant !
Nous visitons le Ksar. Nous grimpons à pied parmi les rocailles et les éboulis vers un village fortifié, la signification de ksar, vraiment accroché sur un piton. Tout est en ruine et fait penser à la fois aux églises troglodytes de Cappadoce et aux habitations des Indiens du Nouveau Mexique. C’est beau et la vue, du sommet, est la meilleure que l’on puisse avoir, excepté par avion.
Il est bientôt midi et, après avoir signalé notre départ au Lieutenant fagot, nous quittons El-Goléa.
La piste se révèle vite mauvaise. Nous longeons une sebkha avec de l’eau où les palmiers se reflètent. Nous nous ensablons et nous nous dégageons difficilement par manque d’expérience : nous creusons sous les pneus ! Puis je passe quelques trous trop rapidement et nous nous retrouvons avec l’avant du capot qui nous cache l’horizon. Nous regardons les dégâts : les pattes arrières retenant les pots de suspension sont dessoudées et les roues arrières, pas assez retenues, reposent sur les plots de caoutchouc. Nous sommes encore à 25 kilomètres d’El-Goléa : nous pouvons rouler, la queue basse, à 10 cm du sol !
Nous rentrons lentement. L’expérience de la piste nous évite l’ensablement. Nous nous dirigeons chez les Pères Blancs. Le moniteur de soudure, Monsieur Bena-Louin, veut bien nous exécuter la réparation. Il faut tout vider, dévisser, soulever, travailler bravement. Deux moniteurs, style instituteurs, nous donnent un coup de main et sympathise avec nous. Ils sont de « Copainville » et nous expliquent ce que c’est. Nous soupons avec eux, la réparation faite. Ils veulent bien nous emmener chez un de leurs amis, un nomade, qui a bénéficié d’une Micro-réalisation du Secours Catholique. Il nous reçoit après avoir séparé sa grande tente en deux par une tenture afin que sa femme soit cachée ainsi que sa fille aînée, Fatima. Pendant une heure et demi que durera la visite nous n’entendrons qu’à peine des chuchotements. Nous avons droit à une place sur un tapis de haute laine et sa plus petite fille, Zora, vient se blottir dans mes bras. Sa fille de douze ans, Botum, assure le service. Nous avons du couscous, au sable, dans une cuvette à fleurs roses et Mohammed, car tel est son nom, découpe à la main de la viande et la lance dans les trous que font nos cuillères dans la graine de couscous.. Puis il nous offre des rognons. Enfin c’est le rite du th é, les trois services. Le thé est versé d’une théière dans l’autre, goûté. Le sucre en gros morceaux, de plusieurs centaines de grammes, est cassé avec un joli marteau réservé à cet usage. Au troisième service, pour bien prouver combien notre visite lui fait plaisir, il rajoute de la menthe afin que le thé ne soit pas trop faible.
Enfin nous le quittons après une photo au flash.
Michel nous donne des tuyaux sur la piste puis nous montons nos lits dans son bureau. La nuit ne sera pas trop fraîche pour la première fois.
Mercredi 6 mars
El-Goléa - Fort Miribel
Notre premier travail en nous levant, c’est de remettre tout le matériel dans la voiture. Il est mieux rangé qu’avant car il reste de la place. Nous reprenons la piste de la ;sebkha car nous la connaissons bien, du moins les premiers vingt cinq kilomètres, et rejoignons la piste des camions à 33 kilomètres d’El-Goléa. C’est à cet embranchement que nous nous apercevons que la piste que nous venons de prendre est administrativement fermée ! Nous sommes passés quand même avec seulement deux séances de désensablage. Un bon vent d’est s’est levé et des tonnes de sable défilent sur la piste passant d’un erg à l’autre. Les dunes sont magnifiques mais le sable crisse et rentre de partout. Au kilomètre 57 la voiture s’affaisse : la soudure de droite a craqué ! Nous savons qu’à Fort Miribel il y a des troupes du Génie mais c’est encore loin, à 80 kilomètres environ. Une Jeep des Travaux Publics s’arrête puis un Command Car : tous deux viennent de fort Miribel. In mécano doit arriver ce soir : que l’on essaie d’atteindre le Fort!
En mâchant du sable et les yeux pleins de larmes (dû au sable, pas à la tristesse), nous réparons au fil de fer. En fait les pots vont se coincer et supporter la voiture et, doucement, en seconde, parfois en troisième, nous atteignons Fort Miribel vers 17 :30.
C’est un Adjudant Chef qui commande le Génie et un minuscule groupe de la Légion qui monte la garde. Ils sont sympathiques. Le mécano, par contre, s’avère impuissant et peu coopératif.
L’Adjudant chef nous offre une « chambre », sans porte ni fenêtre et surtout un brûleur à gaz à la cuisine. Patrick y prépare un tapioca des familles pour deux jours au moins.
Nous essayons en vain de remettre le pot à sa place.
Nous passons une nuit assez fraîche mais bonne.
Jeudi 7 mars
Fort Miribel est petit Il surplombe un oued, le Hassaba, où se trouve trois puits dont un seul fonctionne. Nous avons vu, la veille, des chameaux venir boire et repartir aussitôt. A un ou deux kilomètres se trouve un petit cimetière où reposent les restes de quelques Soldats et Européens : nous ne l’avons pas visité.
C’est déjà le plateau du tademaït. La nuit, dans l’oued, où campent les employés des Travaux Publics, un Européen et quatre Algériens, il gèle bien en dessous de zéro car nous retrouvons des bassines d’eau gelée.
Après le café le mécano nous apprend qu’il doit partir à El-Goléa. Nous n’avons pas le temps de recevoir le conseil qu’il nous avait cependant promis. Son Aide, un Musulman, est plein de bonne volonté. Nous montons la 2 CV sur un pont et, après avoir enfin réussi à remettre le pot en place à l’aide d’un cric, il vient souder les pattes dont l’une est partie entièrement et l’autre se déchire lentement. Il amène les bouteilles et, pendant deux heures, va plaquer des baguettes de soudure sans véritablement souder. Il a du courage mais nous aussi car il fait un tel froid ! C’est terrible. Couverts par trois pulls, un anorak et des gants, nous gelons car la brise est forte. J’ai la prudence d’insister pour mettre du gros fil de fer autour des attaches soudées. Nous prenons congé et partons vers 13 :00 après avoir fait cuire nos patates et mangé la bonne salade de Monsieur Kirche.
A Tabaloulet, un puits et un reste de campement du génie, le pot est dessoudé et nous tenons sur du fil de fer. Nous sommes vraiment sur le plateau du Tademaït. A l’infini c’est un horizon tout plat. Des cailloux, des cailloux, posés sur une croûte assez résistante de sable mais qui s’effrite en donnant des mares de sable quand plusieurs véhicules sont passés. Et partout et toujours ce sable qui rentre vraiment partout : la voiture en est pleine et recouverte dessus et dessous. C’est très monotone et, même sous le soleil, il fait très frais.
A 199 kilomètres de Fort Miribel, nous voyons, se dirigeant vers l’Ouest, la piste d’In-Belbel. Il paraît que, très souvent, les gens s’égarent et prennent cette piste au lieu de celle d’In Salah. A mon avis, il faut être imprudent et ne pas s’occuper des balises pour faire une telle erreur qui, souvent, se termine par un cadavre desséché.
A 250 kilomètres de Fort Miribel nous voyons au loin une forme noire : on dirait un camion. A trois kilomètres de la piste nous ne trouvons qu’une maison en ruine. Nous croisons des camions au km 380.
Nous avons beau rouler le plus vite possible sur une piste pas trop mauvaise, même bonne parfois, le soleil descend et je dois bientôt mettre les phares. Quand je dis « piste », je veux dire « pistes » car, sur plusieurs kilomètres de large, il y a en somme une immense autoroute et, seule, la piste balisée est vraiment impraticable !
Nous voudrions ne pas coucher sur ce froid Tademaït.
Mais soudain, à gauche, des feux clignotants : serait-ce une voiture en panne ?
Nous quittons les abords de la piste et filons droit dessus. Il y a là trois camions : les chauffeurs ne voulaient que nous dire bonjour !
Ensuite, pour retrouver la piste, c’est impossible !
Nous ne sommes qu’à deux kilomètres du bord du plateau et bien, nous nous retrouvons au bord à deux kilomètres de la descente et je dois faire ces deux kilomètres sur des roches énormes avec Patrick marchant devant pour trouver un terrain plus praticable. Mais la descente d’Aïn-el-Hadjadj est magnifique sous le clair de lune. En bas, une piste à gauche mène au Bordj. Au lieu d’y trouver des troupes du génie, nous ne voyons qu’un bordj abandonné et sans toiture amis avec une source et un abreuvoir digne de la Haute-savoie avec trois palmiers autour et un décor étonnant. C’est un endroit où j’aimerais prendre des vacances en famille plus tard !
Nous campons dans les courants d’air avec les étoiles comme plafond.
Vendredi 8 mars
Après réparation des crevaisons de la veille, deux seulement, et rangement, nous faisons un carton sur un vieux bidon afin de nous exercer à la 22 long rifle. C’est une bonne arme, précise je crois.
Nous retournons sur la piste et essayons de rejoindre In Salah.
Nous quittons à 10 :30 avec 41 316 km au compteur.
La piste est parfois difficile et nous crevons sur le seul kilomètre de goudron mis là sans doute pour une expérimentation (entre PK 357 et 358).
Nous rencontrons une Land Rover avec six personnes dont trois Européens – sur les trois il y a une femme – alors que nous sommes en train de nous assurer que la suspension ne va pas nous abandonner.
Nous nous ensablons deux, trois, quatre fois dont une fois très sérieusement, la roue droite avant s’enfonçant davantage à chaque essai. Nous ne nous en sortons qu’en mettant des cailloux dans le trou et le grille par-dessus, les grille que nous avions fait découper dans du grillage à béton avant de partir.
Enfin, après des camps de Travaux publics, voici une très belle route, puis l’Aérodrome aux lampes néon et In Salah.
Le premier bâtiment que nous repérons est le camp de la Coloniale où un Adjudant sympathique nous accueille. Nous pouvons lire le message annonçant notre prochaine arrivée.
Ils veulent bien essayer de réparer nos pots et ils nous confient à Monsieur Marchand qui joue le rôle de Consul de France à In Salah. Nous le suivons pour poser notre matériel chez lui et, devant le camp, nous crevons.
Réparation au Tip Top.
Puis, chez lui, nous posons nos affaires.
C’est un type sympa, petit fonctionnaire, promu aux fonctions de Délégué du Sous-Préfet et … Consul de France et qui, en somme, joue bien ces rôles sans se prendre au sérieux. Il se pose comme devoir de veiller à l’entente entre les rares Européens et de prendre soin de ceux de passage. Sa femme l’aide en cela et toute sa petite marmaille ajoute à ce qu’il y a de farfelu dans sa personnalité. C’est une personne irremplaçable ici.
Après avoir déchargé et bu le whisky, nous démarrons pour le camp militaire. Mais il nous est impossible de sortir de la Sous-Préfecture. La population, excité par un certain Si Ahmed, est rassemblée dans la cour et devant la porte et clame son attachement au Sous-Préfet et sa désapprobation du Bureau politique. C’est assez factice mais l’orateur, en arabe, est bon et l’occasion unique pour voir les visages de toute la population, les femmes, pour la plupart très laides mais enchantées de sortir, ne sont pas voilées. Nous bondissons chercher nos appareils photo et clic et clac. Un ahuri, habillé à l’européenne nous engueule. Il demande si nous avons une permission, fait descendre Patrick de son perchoir. Il est bientôt ramené au calme par celui qui se prend pour un policier et par un « chibani » qui nous conseille, tout au contraire, de prendre des photos ; ils aident Patrick à remonter.
C’est magnifique cette foule qui, au nom de Ben Bella, crie yah yah mais c’est abominablement artificiel, même par cette chaleur de la passion arabe.
Cependant je mitraille les visages de gosses morveux, de fillettes parfois mignonnes, d’hommes enturbannés. La manifestation dure : qu’y a-t-il d’autre à faire ? ce n’est pas ce soir que nous réparerons mais tant pis !
Le soir, nous faisons un tour dans cet In Salah très particulier, aux maisons ocres foncé et à l’architecture tendant plutôt vers celle des Aztèques, comme la piscine, mais uns si jolie petite ville.
Nous rencontrons des groupes surexcités. Nous apprendrons en rentrant que, armés de gourdins, ils voulaient tuer le Chef du Bureau Politique qui fut tout heureux de filer à l’aérodrome grâce à l’aide des français dont il s’était juré « d’avoir la peau ».
Sans le savoir, sous deux rangées d’éthels, nous nous dirigeons vers El Barka, petite oasis proche, et nous prenons deux auto-stoppeurs qui s’y rendent amis en fait nous ne voyons rien de beau. Il fait trop nuit.
Nous rencontrons un Européen de grande taille converti à l’Islam : le désert donne toutes sorte de vocations !
Monsieur Marchand nous installe dans une chambre d’hôtes, Dar diaf, et nous dormons sur de magnifiques matelas.
Samedi 9 mars
Nous allons au Service du Matériel où un soudeur juste rentré de Reggan, où se prépare les exposions nucléaires françaises, veut bien se lever pour nous aider. C’est un Pied-Noir d’Oran. Il s’avère être un soudeur émérite et consciencieux, vraiment ce qu’il nous fallait.
Après un certain travail pour monter la voiture sur cric et mettre en place les pots, tout est fixé, même un boulon est soudé.
A midi nous cassons la croûte avec des restes délicieux de Madame Marchand.
Nous passons ensuite au génie pour demander de l’acétylène pour braser notre filtre à bain d’huile qui se fendille. Près de deux heures d’essai, sans résultats probants, et nous trouvons, grâce à l’entregent de M . Marchand, à échanger notre filtre contre un autre d’une voiture accidentée déclarée « bien vacant », même ici.
Une bonne journée de mécanique, une nouvelle manifestation avec présence effective du Sous Préfet, originaire d’Ouargla.
Le soir tout est réparé, nous soupons chez les Marchand avec du Champagne car c’est la seule boisson qui reste dans sa cave, faisons nos adieux et, aidé par un Instituteur de Cherfa près d’Aoulef dans la plaine du Tidikelt, mais originaire de Nîmes, nous chargeons la voiture.
Je vais ensuite faire le plein d’essence chez le radio d’In Salah car il m’en fait cadeau, quarante cinq litres tout de même.
A une heure trente du matin, nous nous endormons enfin.
Dimanche 10 mars
A 4 :30 du matin le réveil sonne. Il fait encore nuit noire à 5 :30 quand nous quittons In Salah. Nous avons 41 455 km au compteur. Nous ne prenons pas la route marquée « Tamanrasset » par une panneau car nous avons vu la veille une piste près du terrain d’aviation qui est très belle et ne peut mener qu’à Tamanrasset ! Nous roulons aux phares. La piste est facile car elle est tantôt en tranchées, tantôt en banquettes. Mais vient le terrain plat : nous ne voyons pas les balises et comme des traces, il y en a partout et que nous ne voyons pas le paysage environnant, nous suivons une des pistes, n’importe laquelle. Bientôt il ne reste qu’une seule piste et les indications de la boussole ne sont guère rassurantes. Heureusement le sol est « roulable ». Mais finalement nous prenons peur de nous perdre et rebroussons chemin sur nos propres traces. Et bien, ça non plus, ce n’est pas facile !
A 7 heures, nous passons Tiguentourine, un petit puits ridicule ! Peu après, sur la droite, un petit puits de pétrole miniature en bois indique le gisement de gaz du Djebel Berga. La sebkha que nous traversons ensuite n’est pas bonne du tout et à peine discernable.
Au petit bordj de Tadjemout, nous avons déjà parcouru plus de 250 kilomètres. Il est abandonné par les militaires mais habité parfois par des nomades. Nous trouvons de l’eau, une petite piscine, des palmiers puis une abominable négresse, sale et repoussante, sortie d’une maison voisine. Elle nous fait comprendre qu’elle aimerait bien nous avoir comme pensionnaires et nous préparer le café ! Puis, bien sûr, elle nous réclame de l’argent : je lui tends du pain d’épices qu’elle mange avec plaisir. Nous cherchons mais ne trouvons pas les peintures rupestres censées être près d’un ancien terrain d’aviation. Il y a une balise identique à celle entre In Salah et El Barka. Ces peintures sont difficiles à trouver et il faudrait du temps pour ce faire.
A gauche de la piste un camp important des Travaux-Publics, en fait des militaires, leur drapeau s’est déchiré !
Puis ce sont de belles falaises et, soudain, apparaît le bordj d’Arak, derrière des roseaux et de la verdure avec un drapeau français claquant au vent.
Ce sont des Somalis qui dépendent d’un Commandant à In Salah. Un Lieutenant très sympathique, nous fait préparer un cassoulet, du saucisson et du rosé d’Algérie. Il met pour nous la génératrice d’électricité en marche afin de nous faire passer des disques ! Nous les enregistrons sur magnétophone.
Il est le seul Européen avec deux mécaniciens dont un Guadeloupéen. Il a un peu le cafard car il est jeune marié.
Nous faisons redresser notre jante et réparons les deux crevaisons que nous avons eues depuis Tadjemout. Le filtre à bain d’huile s’avère aussi percé que le premier que nous avons changé. Nous roulons en fait sans huile malgré le sable car elle s’écoule ou plutôt s’est écoulée dans le frein droit !
A 17 :10 avec 41 753 km au compteur, nous quittons notre Lieutenant qui nous paie encore deux bières à emporter !
Nous terminons à peine la bière que déjà nous crevons et abîmons naturellement le pneu. Ces gorges d’Arak sont terribles pour les pneus bien que les cailloux ne soient pas si gros. La nuit commence à tomber et nous aurions voulu arriver à Amsir . soudain, dans les phares, j’aperçois une gazelle. Je ralentis, Patrick prend le fusil mais, zut !, notre pneu avant gauche est crevé. Fini la chasse ; il faut réparer. Puis deux camions militaires, dont l’un est sans phares, nous croisent au pas. Nous allons jusqu’à la pancarte Amsir mais ne trouvons pas le puits pourtant à un kilomètre seulement. Nous campons dans l’Oued, sous un arbre, et devons mettre la tente moustiquaire qui s’avère très pratique. Nous commençons alors le traitement préventif du paludisme avec notre Quinine. Très beau clair de Lune, température clémente.
Lundi 11 mars
Nous sommes levés avec le soleil.
Nous espérions, oh présomptueux !, arriver à midi à Tam. Mais la journée commence, après le café, par la découverte d’un pneu à plat, eh oui ! D’où un départ à 9 :40 avec 41 794 km au compteur. Le paysage est très beau, un des plus beaux que nous ayons vu au Sahara. Les gorges d’Arak sont très belles et très hautes mais un peu courtes. Nous arrivons à la hauteur de Tesnou. La montagne est en fait un gigantesque synclinal replié sur lui-même. On y voit, en s’approchant, de nombreux rochers troués du plus bel effet. Au Marabout, en fait un minable tas de cailloux, nous trouvons deux camions dont l’un vient d’Agadez. Ils sont conduits par des Algériens au nationalisme chatouilleux qui ont planté un drapeau vert et blanc sur les cailloux et sont accompagnés de deux Djounouds tout neufs à peine sortis de l’emballage « Made in Mali » sans doute. Il est vrai qu’avec ma casquette Bigeard et ma carabine … !
Nous arrivons bientôt à la montagne d’In Ekker et devons faire un gros détour à l’Est car c’est zone interdite. En effet, nous dira plus tard Madame Florimond à Tam,la bombe H doit exploser entre le 13 et le 20 de ce mois. Le détour terminé, nous passons devant la Gendarmerie Nationale, un ancien bordj sans doute, mais personne ne montre son nez. Ici commence une route goudronnée qui doit mener à In Amguel, la base-vie où se trouvent cantonnés plus de 8000 hommes.
Auparavant nous avions remarqué dans la nature des espèces de tables avec, à côté, des espèces de support de parasol. C’est d’ailleurs sans doute cela !
Nous longeons la route goudronnée, sans pouvoir y accéder, sur une piste pas trop mauvaise et passons devant une station Shell que personne ne nous avait signalé !
In Amguel est un beau village, plein de verdure avec des écoles et tout ce qu’il faut. C’est peu avant d’y arriver que nous voyons nos premiers Touaregs, hommes magnifiques, le visage presque entièrement caché et porteurs, parfois, de très beaux sabres. Ils sont juchés sur leurs chameaux.
Au km 42 075, c’est le passage du Tropique du Cancer. A quand celui du Capricorne ?
Nous traversons Tit, village assez vaste. A quinze kilomètres de Tamanrasset nous trouvons une 2 CV camionnette sur le bord de la route. Deux Réunionnais et un Suisse se présentent. Ils arrivent de la Réunion par Madagascar, Dar-es-Salaam, Juba et Fort-Lamy et nous donnent des tas de « tuyaux ». Ils parlent de la « tôle ondulée » en Centrafrique qui casse les pattes de suspension du moteur, des routes affreuses du Soudan avec ses fonctionnaires bêtes et pénibles, d’un couple d’Anglais en camionnette VW en panne vers Laouni, etc. … Ils nous offrent le thé.
La nuit est tombée. Un de nos pneus se dégonfle lentement et il nous faut le regonfler périodiquement.
Nous sommes doublés par des Militaires alors que nous regonflons après une nouvelle crevaison. La « tôle ondulée » sur les cent à deux cents kilomètres qui précèdent Tamanrasset est terrible et elle dure jusque dans Tam même.
Nous nous présentons au Capitaine du bordj, très aimable. Un Chef me mène voir M. Rey, recommandé par Jarry mais il n’est guère accueillant. En fait, c’est ce Chef et un autre, nommé De Well, qui, après nous avoir payé un pot suivi d’un petit casse-croûte, nous emmènent coucher chez eux, dans la chambre du « Vieux », un Adjudant parti sur la piste depuis plus de quinze jours. Nous nous installons chez eux, nous nous lavons et faisons un brin de lessive.
Mardi 12 mars 1963
La matinée se passe chez Monsieur Rey chez qui nous révisons un peu tout, réparons pneus et chambres à air et faisons braser notre filtre par Monsieur Martinez.
Nous achetons du pain chez les Militaires.
Nous rendons visite à Madame Florimond vers 15 :00. Elle vit dans une maison de style indigène mais tirant plutôt sur le genre maison de vigneron en Beaujolais, entourée d’un beau jardin qui se dessèche lentement par manque d’eau. Elle nous raconte ses malheurs avec son mari, un Colonel actuellement à Agadez avec son beau camion de dix tonnes et surtout sa jolie Secrétaire, une blonde de 26 ans qui a abandonné ses deux enfants depuis trois ans pour devenir la maîtresse du vieux Colonel de 65 berges. Enfin, le vrai mélodrame !
Elle nous donne de précieux renseignements sur le trafic actuel vers Agadez.
Nous passons au bordj où fut assassiné le Père de Foucault et attaquons bravement, mais presque à vide, la piste de l’Assekrem , 115 kilomètres. Il est environ 16 :30.
Nous remontons sur dix kilomètres environ la piste d’In Salah et un très beau panneau nous indique la piste. Elle est en tôle ondulée et, d’abord, peu accidentée. Puis vient de la montagne à vaches que la piste passe avec de bons raidillons et des passages d’oueds en V très aigus, tels que la voiture, même à deux kilomètres à l’heure est obligée de toucher ! Nous passons un puits artésien, un oued très vert puis vers les 50 kilomètres, nous apercevons des Touaregs et un campement peu éloigné dans un endroit très verdoyant. Des hommes impressionnants nous abordent, le port altier, la plupart voilés laissant juste voir des yeux fardés sur leur pourtour. Les gosses, couverts d’amulettes, nous accueillent calmement. On dirait de beaux Européens, bien bronzés, parfois assez noirs, déguisés en Touaregs ! Un jeune garçon de seize ans, une touffe de cheveux en forme de heaume sur le crâne, attire particulièrement mon regard. Il est vraiment très beau, sympathique et agréable à regarder !
Un des Touaregs, Eyoub, a mal à la tête et veut aller voir le Frère Jean-Marie à l’Assekrem pour se faire soigner. Nous le faisons grimper dans la voiture et commençons à nous rapprocher de l’Ilhoumane, piton qui, d’après la légende locale, aurait reçu deux coups de bâton de son voisin ce qui lui a donné sa forme si caractéristique. Et c’est pendant plusieurs heures une lutte avec la montagne pour gravir des pentes formidables. Je conduis seul, les deux autres poussent. Les coups d’accélérateur et les coups d’embrayage font fumer le moteur. La route n’est parfois qu’un éboulis. Depuis le campement il fait nuit mais la Lune nous éclaire. Par deux fois, je fais demi-tour et gravis, phares en moins, des pentes rudes en marche arrière, celle-ci étant plus démultipliée que la première vitesse. Enfin, à l’avant-dernière côte, au pied de l’Ilhoumane qui nous nargue, déguisée en membre du Ku-Klux-Klan, nous renonçons.
Une heure à une heure trente d’efforts conjugués, de déboires et de demi succès, nous contraignent à abandonner à 25 kilomètres du but.
Nous rentrons, crevés, un peu déçus mais heureux des paysages sensationnels que nous avons admirés. Le Touareg nous quitte à son « village » avec six cachets d’Aspirine, sans nous inviter à boire le thé ni nous proposer de passer là la nuit. J’en suis très vexé car cela nous aurait fait une compensation à notre échec.
Nous sommes de retour à Tam à 1 :30 du matin, en économisant le plus possible l’essence car nous n’en avions pris que les 22 litres du réservoir et en repassant des côtes où Patrick dut encore pousser car même dans la « descente », les côtes sont terribles : un vrai guet-apens !
Nous nous souviendrons aussi d’un sacré petit virage en S !
Mercredi 13 mars 1963
Le réveil est tardif, surtout pour Patrick, car nous sommes crevés. Nous lavons notre linge, nettoyons à fond la voiture, récupérons des bidons vides d’huile pour augmenter nos réserves d’essence, quinze bidons de deux litres. Au total nous partirons avec cent litres d’essence. Il faut bien ça.
Nous mangeons du riz préparé par Patrick, rendons visite à Madame Florimond qui nous cobfirme qu’il n’y a pas de trafic sur la route d’Agadez pour le moment et faisons connaissance de mademoiselle Chantal Lhote, fille du célèbre Saharien Henri Lhote, celui qui aura fait connaître les peintures du Tassili N’Ajjer (Tassili de Tamrit au dessus de Djanet) . C’est une très jolie fille, très agréable à regarder et connaissant bien le sahara, la politique et tout, enfin une fille bien sous tous les rapports ! Si Ahmed d’In Salah est, d’après elle, un dirigeant de la Willaya 7, formé au Mali et apportant la bonne parole communiste au Sahara.
In Guezzam aurait été occupé par ses forces – seraient-ce elles qui auraient mis du pétrole dans le puits devenu ainsi inutilisable ? – qui, ensuite, seraient allés à Tin Zaouaten, l’ancien Fort Pierre Bordes à la limite du Mali, région, parait-il, agréable, avec des vallées verdoyantes.
Nous quittons à regret cette beauté fraîche et naturelle pour détordre, plus prosaïquement, les bouts de tôle enfoncés sous la carrosserie, voir Monsieur Rey, le « Guyanais », allons nous faire payer un pot par le Capitaine qui a tenté, sans succès mais nous ne le savons pas d’assurer une liaison radio avec Agadez pour notre survie.
Presque malgré Monsieur Rey nous avons su qu’un Power Wagon du BRGM va sur Laouni, la mine située à 145 kilomètres du bordj homonyme où se trouvent seulement deux ouvriers chargés de garder une baraque à outils. Le chauffeur, un Noir d’El Barka en Mauritanie (http://lexicorient.com/mauritania/ksar_el_barka.htm), évolué –il a fait neuf ans d’Armée au Tidikelt (In Salah) et dans le Hoggar – nous charge la moitié de notre matériel pour soulager la 2 CV chargée au maximum.
Nous partons à 17 :30, le compteur marquant 42 360 km, suivi une heure plus tard par le Power Wagon. A la borne 100, ils nous rattrapent et nous faisons de concert encore 27 kilomètres.
Au total, après 5 à 6 kilomètres de course au fond d’un oued, le cœur serré, ne retrouvant pas la piste et avec la peur de s’ensabler, puis un vrai ensablement – cinq à six remises de grille avant de s’en sortir – et quelques sections en tôle ondulée, nous faisons de nuit une piste magnifique presque toujours en 3ème vitesse.
Nous campons. Un joli feu de bois. Très bon thé, bonne cherba à la viande de veau et nuit excellente pour bien récupérer.
Jeudi 14 mars 1963
Réveil à 5 :30. Nous filons après le cacao à 6 :30 ; 42 487 km.
A 7 :30 nos compagnons vont partir et nous rejoignent effectivement près de la borne 200, exactement aux pancartes indiquant le Centre BRGM. La piste est vraiment excellente et rappelle les meilleurs passages du Tademaït avec, en plus, un balisage formidable, redjems, plateaux, etc. …
Patrick se paie même un petit tour dans un oued où nous nous perdons et nous nous retrouvons par hasard vers le kilomètres 150 environ. Mais ce n’est pas à refaire car nous sommes juste en essence et, même , un bidon coule.
L’aide du chauffeur décharge le matériel que le Power Wagon nous a aidé à transporter et ils nous quittent.
Dix minutes après, nous nous apercevons qu’ils ont oublié de décharger notre sac de linge, mon sac marin hérité de mon Service Militaire, rempli de tous nos habits, excepté ceux que nous portons sur nous ! Comme ils doivent repasser par là ce soir, la seule solution es t d’attendre car il faut économiser l’essence.
Cela fait maintenant six heures que nous attendons (il est 15 :30) et nous patientons toujours au milieu du reg brûlant, tempéré, il est vrai, par un fort vent d’Est assez frais.
En fait, nous attendrons vingt deux heures trente minutes au total ! C’est bon. Nous avons admiré le sable, le soleil, les pierres. Puis trouvé des « fleurs », de petits animaux et bien d’autres choses.
Vers 21 :00 le vent se lève d’un seul coup. Il est fort et rentre partout : ça single à cause du sable. Patrick a trouvé refuge sous la 2 CV et va y passer la nuit.
Auparavant, nous réparons les pneus, faisons tout ce qu’il y a à faire mais, ensuite, nous n’avons même plus le goût d’écrire.
Vendredi 15 mars
A 7 :15, las d’attendre en vain, nous partons.
Auparavant, nous avons bâti entre les deux panneaux du BRGM un magnifique redjem avec des bidons d’huile, deux bouteilles de bière, une boîte d’eau, des cailloux, bien sûr, puis avec des fleurs du désert et des espèces de courges sauvages au goût de Nivaquine !
Je laisse une lettre pour Monsieur Rey aux bons soins d’un chauffeur complaisant afin d’expliquer la situation et nous faire parvenir nos effets à Agadez, chez le Représentant Shell, par exemple.
Et c’est le départ, plein poids, sauf les habits ! 105 litres d’essence au départ, plus que 85 à 90 litres maintenant, restent aussi 40 litres d’eau, etc.
Au loin nous voyons la « Montagne Noire ». Nous traversons assez facilement des passages sableux entre des rochers mais il nous faut prendre des risques, sinon c’est l’ensablement assuré.
Lors d’un passage plus difficile, nous restons coincés. Pose des grilles : elles s’enfoncent. Il nous faut lever la voiture avec le cric, d’abord à droite, puis à gauche. Le cric s’enfonce dans le sable, se déplace. Il faut mettre des cailloux, glisser la grille.
Le vent de sable qui menaçait s’est levé et nous cingle le visage. Il fait mal. Les yeux pleurent.
La voiture fait vingt centimètres et s’enfonce à nouveau. Nous creusons devant la voiture, légèrement, et faisons une véritable chaussée romaine – heureusement il y a des cailloux – large, car la voiture dérape.
Les grilles, des coups d’épaule et d’embrayage. Ouf ! Notre plus bel ensablement : une heure et quart.
Nous traversons le petit bordj de Laouni : quatre pièces encloses et ensablées. Le vent de sable diminue mais nous ne pouvons toujours pas prendre de photos.
Et enfin, cinq kilomètres après Laouni, une bâche prenant appui sur une camionnette Vlkswagen : ce sont nos Anglais, les Frost, « Four continents safari ». Après l’Europe, c’est l’Afrique mais ça, c’est plus dur …et il est à craindre que ce soit « The last continent » !
Ils nous accueillent à bras ouverts. Madame Frost fait des patates et nous, nous donnons une boîte de corned-beef.
Le vent de sable est tombé. Il fait presque frais : 33°C. On relaxe. On discute. Puis on prend le thé avec la théière en argent.
Ces Anglais sont bien trop chargés. Leur VW est bien aménagée, petite cuisine, évier, lit-canapé. C’est confortable avec les chaises-fauteuils, la table, etc. mais c’est tuant, avec une femme qui ne conduit pas, au Sahara ! Quand il est ensablé – et il est toujours ensablé – il doit creuser des tranchées, y plavcer des toiles roulées en boudin (spéciales de l’Armée … anglaise) et rouler. Et toujours pas l’ombre d’un embrayage qu’il attend après avoir fait passer des lettres par des camions de passage.
La température fraîchissant, nous les quittons vers 16 :30 et roulons en pleine forme – c’est sans doute le thé – sans histoires.
Nous traversons une plaine extraordinaire, du sable tout uni – avec quelques passages de fech-fech, attention ! – sans une ride ou une dune pendant plus de trente kilomètres. Un caillou de temps en temps, une balise ensablée mais nous roulons, dégonflés au maximum, 700 à 800 g de pression. Comment ferons nos Anglais ? une tranchée de trente kilomètres ?
La nuit tombe, nous roulons toujours. Celui qui ne conduit pas éclaire la « route » avec le phare à main, les redjems qui balisent bien ici la route. De nuit, nous avons plus de courage pour gonfler, dégonfler, pousser ; nous avons la forme, c’est le principal.
La cuvette ensablée avant In-Guezzam que je craignais tant est traversée par un passage pavé : c’est du gâteau !
In-Guezzam de nuit : de très beaux arbres, deux pompes Shell avec les réservoirs ouverts. Soudain je vois deux yeux verts : je saute sur la carabine et Patrick sur le phare. Tout disparaît. Puis des formes : ce sont des Musulmans, en fait des Haoussas du Niger qui vont chercher du travail à … Tamanrasset. Ils sont venus à chameau et attendent un problématique camion.
Le bordj est grand : une vaste cour avec un puits moderne au centre. Il a été évacué depuis peu par la willaya 7, après l’évacuation des Français bien sûr, qui est maintenant à Tin Zaouaten, grand bien leur fasse.
Nous préparons le repas sur une vraie foyer, dans la cuisine et couchons dans la « Chambre à coucher » indiqué betalnoum en arabe. Les quatre Haoussas assistent à tout, même à notre décrassage. L’un des quatre, un jeune que nous avions d’abord pris pour une femme, a un comportement bizarre mais prend le thé et des toasts avec nous. Vraiment, du point de vue de la nourriture, nous nous soignons bien ; peut-être est-ce le secret de notre forme !
Samedi 16 mars 1963
Après le petit-déjeuner, nous partons vers 8 :45. km 42 769.
Nous commençons par devoir grimper de véritables dunes ; nous n’en croyons pas nos yeux ! Toute la journée, nous jouerons sur les pneus basse pression pour nous en sortir. Nous passons la balise-frontière « Algérie – Territoires du Sud et Territoire du Niger - AOF ». Photos.
Bientôt, après cinquante kilomètres, la végétation commence. Il y a des touffes d’herbe et des arbustes, des chameaux en liberté. Tous ces animaux sont libres et pas de gardiens en vue. Il parait que leurs propriétaire les retrouvent à la trace : je ne vous dis pas le sport !
A In-Abangarit, il y a un nombre énorme de chameaux, au jugé peut-être 4 à 500. Des Touaregs, épée au côté, magnifiques sur leur selle décorée, regardent leurs esclaves tirer de l’eau avec des cris aigus et sauvages d’un puits profond Une Touareg, Zeïna, lave son linge et nous sourit.
Le terrain redevient sans végétation mais le sol ressemble à une terre fraîchement labourée : c’est curieux.
Environ cent kilomètres après In-Abangarit s’étale à droite de la route un village aux maisons de boue séchée : Tegguidda N’Tessoum. Un grand puits se trouve devant l’entrée du village et toutes les filles viennent chercher de l’eau, des filles non voilées, avec des corsages et des tissus colorés, qui savent rire : enfin, c’est l’Afrique Noire.
Un évolué nous fait visiter les salines car l’eau est très salée et le commerce du sel avec les nomades est la grande ressource. L’eau s’évapore, d’abord dans de grands bassins, puis dans des plus petits et ensuite on dépose le sel humide sur un lit de sable pour obtenir un bon sel.
Nous quittons à regret ce village mais nous avons déjà beaucoup de retard. La nuit arrive vite : atteindrons-nous Fagoschia ? voici une lumière sur la gauche. Mais le kilométrage indique que ce n’est pas encore là. Quelques kilomètres plus loin, la piste passe dans un oued et de l’autre côté de l’oued, il y a comme un mur de 70 centimètres. Nous serions-nous trompés ? Le phare est incapable de nous renseigner.
Nous retournons parmi un petit bois d’épineux jusque vers la lumière. Elle scintille et disparaît parfois ; elle semble encore assez loin. Nous ne savons quelle décision prendre et nous nous décidons de camper quand nous entendons des voix : ce sont des Touaregs qui campent à quelques kilomètres et qui nous rejoignent. Ils nous offrent du lait de chamelle et nous proposent de camper avec eux. Ils nous guident à travers la brousse jusqu’à leur campement. Un feu, des chameaux baraqués dans lesquels je me heurte, des enfants nus malgré le froid vif du soir, une femme jolie avec de grands anneaux dans les oreilles qui donne la tété à son petit tout en remuant une mixture sur le feu. Ils nous en offre : c’est peut-être du manioc avec du lait de chamelle. Le vieux puis une jolie jeune fille, des jeunes garçons viennent compléter le cercle. Les filles ont l’air de tenir une place importante : elles ont la parole et font même rire l’assistance.
Nous caressons un instant l’espoir de coucher sous la tente mais elle est même trop exiguë pour toute la petite tribu et nous couchons sous notre tente moustiquaire.
Dimanche 17 mars 1963
Km 43 120.
Nous laissons en cadeau une boite de petits pois et quittons ces sympathiques Touaregs, ou plutôt Targui, après un petit-déjeuner au lait de chamelle. Photos.
Nous ne trouvons pas Fagoschia mais nous nous apercevons qu’à quelques mètres, dans l’oued, existe un passage que nous n’avions pas vu dans la nuit. Nous continuons.
Le gibier est extraordinaire : les gazelles sont nombreuses et nous narguent. Nous en poursuivons une qui est seule et naturellement nous crevons.
Plus tard, d’autres se présentent mais un peu loin. Enfin, sur la droite, voici une biche et son faon. J’arrête la voiture. Patrick avance. Elle ne bouge pas et n’est qu’à 150 mètres. Il épaule posément et pan ! Elle fait un bond mais semble touchée. Patrick se couche, vise bien et pan : la gazelle tombe Le faon s’échappe à notre arrivée et nous essayons, avec difficultés, de finir cette bête qui soufre sans doute. C’est dur. Je tire dans la tête et Patrick enfonce son poignard. Elle vit toujours.
Alors, pour ne plus la voir souffrir, Patrick l’étrangle jusqu’à ce que son œil soit vitreux et sans vie. C’est écœurant quand on fait ça pour la première fois.
Mais quand Patrick qui se révèle un maître en la matière, la dépèce, nous découvrons alors tous les bons beefsteaks que nous pourrons en tirer, et le moral remonte.
Nous camouflons la viande dans des cornets puis un grand linge, cachons la peau, et poursuivons notre route. Le fusil est mis sous le siège dans sa « cache ». Et enfin c’est Agadès que l’on découvre.
Une pancarte : « Douane » « Gendarmerie » « Cercle ». Devant le bureau des Douanes nous faisons un tour : le préposé somnole. Il n’y a évidemment pas de circulation automobile, ni de goudron sur les rues mal dessinées et nous décidons de partir. C’est alors, ce qu’il attendait, qu’il se redresse et nous invective. C’est à nous de nous déranger, pas à lui de nous faire signe. Enfin, un véritable abruti !
Son Chef fait preuve de plus de discernement mais n’est pas moins ridicule car plein de suffisance. « Et de plus, vous avez une arme ! », dit-il. Mais d’où le tient-il ? Je découvre alors que le fusil a glissé et pend par la portière entrouverte ! Horreur !
Je dois montrer des tas de papiers et Patrick commence à déballer la voiture pour une inspection générale.
Puis, tout d’un coup, il nous dit que ça suffit comme ça ; nous pouvons partir. Ouf !
En ville, une pancarte « Night Club ». Puis devant l’hôtel, car il y a un hôtel tenu par un Européen, voici deux originaux avec un chapeau style cow-boy, débarquant d’une Taunus décapotable immatriculée DK. Nous leur demandons ce que nous pourrions bien faire avec notre gazelle. Ce sont des Allemands et à l’hôtel où nous prenons une bière, le patron me propose de manger rapidement la viande qui peut se conserver assez longtemps
Je peux changer un billet de cinquante francs mais pas plus et nous allons casser la croûte avec les Allemands qui campent tout près d’ici dans une VW camionnette dont ils viennent de trouver un acquéreur car ils n’ont plus d’argent. Leur compagnon respectif les a abandonné et, dans leur solitude, ils se sont retrouvés !
Nous écrivons, réparons une crevaison, discutons, faisons un peu de lessive et de cuisine : du riz à la gazelle, c’est délicieux ! Et, après nous être rafraîchis, nous allons, sans trop y croire, au «Night Club ».
Eh bien ma foi, c’est très sympathique ! Des filles grandes, trop grandes, assez jolies, le feu au corps, dansent dans un décor verdoyant. La musique est belle mais, bien sûr, je n’ose pas danser car tout le monde danse très bien et il n’y a pas assez de couples pour que je puisse passer inaperçu. Des négresses en boubou, parfois avec un gosse dans le dos, font des pas rythmés au son de musique moderne, et parfois antillaise. C’est très bon et pas cher : 300 francs cfa pour trois grandes limonades et une grande bière (ce sont les Allemands qui paient).
Au retour, le moral est au beau car, enfin, il y a des filles pas mal et vraiment femmes !
Nous couchons dans la VW.
Lundi 18 mars 1963
Km 43 288. Agadez Tanout.
Nous utilisons tout notre argent, excepté 20 francs pour l’essence, en timbres-poste, cartes postales et pain.
Nous partons avant les Allemands qui nous rattrape alors que nous réparons une crevaison. Mais nous les retrouvons plus tard, ensablés, puis victimes d’un bris des attaches des ressorts à lames. Ils réparent avec du filin d’acier.
La route est terrible : sable, cailloux, mauvais passages. Nous crevons et cassons notre cric. Puis nous crevons deux pneus à la fois ; ce sont les passagers d’un camion qui veulent bien nous servir de cric ! Et cent mètres plus loin, c’est de nouveau une crevaison. Écœurés, nous nous couchons sur le bord de la route après le rituel beef de gazelle.
Pendant la nuit, vers 23 :00, les Allemands passent. Ils continuent sans nous.
Mardi 19 mars 1963
Aidé par une personne de passage nous pouvons repartir et arrivons vers 10 :00 à Tanout après de nouvelles crevaisons dont l’une due au bord des grilles de désensablement qui sont mal conçues.
Nous retrouvons les Allemands sous leur voiture où l’un d’eux, Walter, essaie de mettre de nouvelles brides.
Nous assistons au passage des gens qui vont au marché : nous sommes émerveillés par leur tenue, cavaliers comme piétons.
J’accompagne Walter auprès du Commandant du Cercle, homme jeune et de bonne volonté mais qui ne peut faire grand-chose pour nous car il n’y a rien dans le village. Nous trouvons seulement des ferrailles à béton utilisées ici pour fixer les toitures en zinc. Un géomètre très sympathique, qui vit au campement administratif, nous reçoit, nous prête ses outils et nous paie à dîner sur une nappe. Au menu, vin, lapin et gazelle bien sûr : un vrai régal.
Notre géomètre doit descendre à Zinder afin d’y chercher un appareil de visée et remonter le soir même ; Walter l’accompagnera.
Pendant ce temps nous réparons une crevaison, essayons sans succès (heureusement) de démonter un joint de cardan, prenons une douche d’eau rougeâtre, du moins Patrick car pour moi il n’y a plus d’eau dans le bidon, faisons la lessive, écrivons, écoutons de la musique et regardons et photographions les fillettes à la sortie de l’école.
Patrick subit un interrogatoire par un flic pénible t je dois, quant à moi, répondre de la peau de la gazelle à un garde-champêtre !
Nous préparons des pâtes et de la gazelle et, après un bon cacao chaud, nous nous couchons dans le village, presque sur la place publique. Très sympathiquement deux jeunes garçons nous tiennent compagnie. Ils parlent le français, appris chez les Pères Blancs de Zinder, et leur père, dans sa belle djellaba, est un ancien combattant ne parlant que le Haoussa.
Mercredi 20 mars 1963
Tanout Zinder Nigeria
Nous quittons Tanout assez tôt alors que Walter fait une réparation de fortune car à Zinder il n’a trouvé que des attaches de Land Rover. Nous avons sur gonflé nos pneus et , à part une crevaison, tout va bien, la voiture tenant un peu moins bien la route (AV1500 – AR1800 g). Notre cric a rendu l’âme à force d’être graissé au sable. Nous crevons, heureusement, à 200 mètres d’un camion de Travaux Publics. Nous sommes doublés par les trois Land Rover de jeunes touristes américains que nous apercevons depuis Agadez : l’un dansait ridiculement le twist avec une belle Nigérienne.
Arrivés à Zinder, il nous faut changer un croisillon du joint de cardan qui nous ennuie presque depuis In-Guezzam et qui marche à grand renfort de graisse depuis Tanout. Nous aidons mais c’est un ouvrier aidé d’un aide qui changent en moins d’une heure pour faire ce travail délicat : changer le croisillon. Nous changeons avec peine quelque argent à la Banque Centrale afin de les payer : 120 francs pour la main d’œuvre, c’est vraiment bon marché.
Un jeune géologue nous propose de nous doucher dans sa chambre d’hôtel, nous devons vraiment avoir une drôle d’allure, et nous retrouvons alors walter et Conny.
Après une douche merveilleuse (mais j’aurai toujours des traces de graisse jusqu’à Fort Lamy) nous payons une tournée générale et partons, vers 19 :00, en direction de Kano. Nous faisons un brin de route avec les Allemands qui se rendent à Niamey avant d’aller à Lomé et bifurquons à gauche, vers la frontière.
La Douane et la Police nigérienne, un vieil ancien combattant , sont passées sans encombre.
Au Nigeria, c’est un peu plus long mais les gens, bien que très décontractés – ils nous reçoivent couchés ! – sont sympathiques. Que de recommandations avant de nous laisser continuer la piste mais enfin nous continuons. A gauche ! Nous trouvons un petit coin tranquille, sous un arbre. Nous devons renoncer à manger de la gazelle : elle sent vraiment trop et nous devons jeter ce qu’il en reste !
Jeudi 21 mars 1963
Nous avions campé juste au début de la route goudronnée qui mène à Kano. Nous arrivons dans cette ville par une belle puis magnifique route. Kano avec sa banlieue fait deux millions d’habitants ; c’est dire son importance. Des stocks d’arachide en sacs s’entassent en pyramides gigantesques avant de s’embarquer sur des wagons. Les gens non seulement paraissent riches mais le sont.
La ville moderne est assez jolie. Il y a de beaux bâtiments dont la Poste centrale que je photographie.
L’écriture arabe sert à transcrire le haoussa qui semble être la langue officielle du pays ; elle est utilisée sur les monuments de la ville.
Nous rendons visite à l’ « Immigration Officer » où nous perdons beaucoup de temps mais sans être inquiété outre mesure. La vieille ville indigène est assez pittoresque ; c’est surtout la Grande Mosquée qui est remarquable mais, comme toujours, ce sont d’abord les habitants qui sont l’objet de notre curiosité. Les hommes, le petit bonnet brodé sur la tête et leur grande djellaba sont très caractéristiques et certaines jeunes filles modernes ne sont pas mal quoique leurs traits ne soient guère agréables, du moins à mon goût !
Nous ne coucherons pas à Kano. Après un tour de ville, un passage à la Poste, nous nous faisons expliquer les modalités du trafic des francs cfa avec le Niger. Nous changeons par deux fois de l’argent, en nous faisant un peu escroquer puis nous filons en direction de Potiskum ou, du moins, ce que nous croyons être la bonne route. Les villages défilent, larges, aérés, avec des puits très profonds et bien construits. Les femmes et les filles aux puits sont assez familières. J’écrase par mégarde une calebasse servant à tirer de l’eau : ce sont des discussions, des rires, des grimaces sans que personne ne se comprenne. La fille dont j’ai écrasé la calebasse est très coquette et je trouve la solution en lui offrant un bracelet qu’elle ajoute avec joie à sa collection. Nous partons au milieu des rires de tout le village accouru.
Mais, quand la nuit tombe, et que nous devons demander notre route à deux policiers qui ne parlent pas l’anglais, nous devons admettre que nous ne sommes pas sur la bonne route mais sur celle de Nguru et Gashua bien trop au Nord. Ne comprenant rien, ne voulant ni retourner à Kano ni aller à Nguru nous nous dirigeons au jugé vers le sud, vers Hadejia. Dans un village nous crevons et les gens nous font signe de ne pas continuer. Nous retournons sur nos pas et apprenons d’un camionneur qui baragouine l’anglais que la route est inondée : il faut absolument aller à Nguru. Après, il ne sait pas. Personne ne sait.
La route est en général très mauvaise, tellement que nous la perdons et nous nous retrouvons en pleine brousse, retombons sur des traces, passons dans des villages endormis où personne ne parle l’anglais, un groupe de trente hommes et femmes s’enfuie même à notre approche !
Puis, comme ça, nous débouchons sur une route goudronnée, une nouvelle route à peine ouverte à la circulation !
Un camion passe qui dit aller à Gashua. Nous le suivons et couchons à l’intérieur d’un parking pour camions.
Vendredi 22 mars 1963
Après Gashua la route redevient une piste jusqu’à Damaturu. Où nous retrouvons enfin la route que nous aurions dû prendre au départ de Kano. Mais avant Damaturu ce n’est que traversées de villages, beaux, propres, souvent très vastes où les gens nous regardent avec sympathie : villages avec un livre d’or que l’on nous demande de signer, commerçants à cheval nous interpellant, et tout à l’avenant.
Le voyage est rapide jusqu’à Maiduguri. La ville nous fait une impression formidable comme dans la partie avant Damaturu : défilé de gens sortant d’un conte de fées, tous mieux habillés les uns que les autres. Il faut dire que nous sommes Vendredi, le jour de la prière musulmane. La sortie de la Mosquée est un enchantement. Les étudiants sont en robe blanche et en bonnets vert ou rouge. Nous achetons un journal du crû.
Nous passons par l’Émirat de Dikwa mais la frontière avec l’ancien Cameroun Britannique qui, ici, a fait le choix du Nigeria plutôt que du Cameroun réunifié, n’est pas perceptible.
Le passage de la frontière avec la république Fédérale du Cameroun se fait à Fotokol.
Les policiers camerounais ne sont guère intéressés par nos visas mais réclament plutôt 100 francs « pour la commune ».
Nous couchons sous notre toile moustiquaire, tout près de Fotokol en nous contentant d’un ananas.
Samedi 23 mars 1963
Nous suivons une route en remblai qui passe au milieu des marécages jusqu’à Fort-Foureau. C’est le paradis des oiseaux aquatiques. Les villages sont beaucoup plus pauvres et plus sales qu’au Nigeria. Fort-Foureau est une toute petite ville sans intérêt. Le Commissaire spécial se trouve être un Européen : il nous explique que le statut de la route Maiduguri Fort-Lamy est spécial car il est vital pour joindre les deux pays et a été financée par les Européens. Il nous invite à boire une bière chez lui tout en nous racontant sa vie. Il nous offre un bon gratuit pour payer le bac pour Fort-Lamy qui coûte tout de même 1000 francs.
Nous prenons quelques photos de femmes en profitant de la cohabitation sur le bac toujours très favorable !
Une surprise en arrivant : le policier de service me fait ôter le poignard que je porte d’une façon un peu visible à la ceinture : une révolution de palais vient de se produire !
Nous nous rendons sans tarder chez notre contact, un ami du mari de Claudine Cochran , Monsieur Palazzo, qui est Conseiller auprès de la Présidence. Le Gouvernement est installé dans de vieilles cases, un peu miteuse. Le Président Tombalbaye, après avoir découvert un complot soutenu par l’Arabie Saoudite, vient de mettre cinq Ministres en prison et M. Palazzo a quelques soucis, oh si peu ! Sa maison ressemble à une maison de France : elle est très jolie avec un beau jardin et une piscine. Monsieur Pierre Eustache, son aide, nous reçoit mais nous le jugeons, sous nos critères, peu coopératif. Quant à Monsieur Lavigne, un ami de Claudine, c’est un vrai bouledogue ! Enfin Michel Richy, Sergent à l’Armée de l’Air, il ne peut ni nous loger, ni nous proposer un repas avec lui. A peine pouvons nous prendre une douche dans sa chambre.
Nous trouvons refuge chez les Sœurs de Chagoua qui nous permettent que nous couchions dans leur jardin. Elle nous offrent gentiment une menthe glacée.
Nous nous reposons pendant la sieste puis nous allons réveiller Monsieur Béobide, Directeur de la Banque Centrale, également connu par Claudine Cochran, qui nous offre un « Tonic » et propose de nous prêter une villa de la Banque pendant notre séjour. Il nous y conduit et va chercher le boy affecté à la villa car c’est lui qui a la clé ; il nous préparera les lits. C’est inespéré et bienvenu : dormir dans des chambres climatisées, avoir des douches, une cuisine, une salle de réception et de grands jardins ! Le garage est occupé par les aides d’un publiciste de Bangui qui y logent provisoirement ; ils ont également un grand confort, douches, cuisine commune.
Le soir nous sommes attirés par de la musique : c’est un bal dans lequel nous pénétrons. Mais les filles refusent absolument de danser avec nous qui sommes les seuls Européens et nous nous ratrapons en faisant des photos et en enregistrant de la musique africaine sur notre magnétophone !
Dimanche 24 mars
N’ayant pu, par manque de temps, aller rendre visite aux sœurs pour les remercier de leur invitation maintenant inutile, nous le faisons et, au retour, passons rendre visite à l’Évêque du lieu pour parler du pays. Il est d’origine lyonnaise, très ouvert, très simple en tout, vêtements, bureau, voiture, une vieille 2 CV et même dans ses manières. Il connaît bien le pays et est heureux de nous faire partager ses connaissances. Il est aussi trop tard pour aller à la messe !
Pour lui, le problème du Tchad est, avant tout, religieux. Il y a une importante poussée de l’Islam, favorisé par une ancienne arabisation ; en effet de nombreuses tribus sont venues d’Arabie en traversant la mer Rouge et ont poussé vers l’Ouest avec leurs chameaux en se métissant progressivement et en créant un arabe dialectal dit « tchadien ». Il faut noter l’importance du protestantisme implanté vingt ans avant le catholicisme : les Missionnaires catholique ne sont là que depuis 1947 ! En plus la Mission composée principalement de Français a dû faire face à des frictions avec la Vatican car le Tchad se trouve dans un groupe de pays dont s’occupent traditionnellement les Italiens à savoir le Soudan, la Libye et l’Arabie Saoudite. C’est d’ailleurs ces rivalités qui expliquent l’introduction tardive du catholicisme au Tchad.
Ce manque d’homogénéité religieuse risque, à l’avenir, d’être préjudiciable à la stabilité politique et sociale du pays.
Nous allons tout de même à la messes du soir, en plein air, où Européens et Africains sont intimement mêlés. La messe est vivante et le sermon bien suivi.
Lundi 25 mars
Le Sergent Richy dont nous avons fait un ami nous aide à prendre contact avec un garage où nous faisons réparer les bras de suspension avant de notre voiture mis à rude épreuve sur les pistes.
Nous passons la journée au garage.
Puis nous repassons voir les Palazzo. Monsieur est toujours préoccupé par la crise politique et nous invite à l’apéritif chez lui ce soir.
Nous y sommes reçus par son épouse qui a vécu dix ans à la Martinique et qui est charmante. On voit sur ses enfants qu’elle doit avoir un peu de sang noir. Patrick est heureux de bavarder avec elle sur leur petit « pays » !
Quant à Monsieur Palazzo il nous donne des renseignements du plus haut intérêt sur la révolution de palais qui a eu lieu et sur l’implication de l’Arabie.
Leur jardin surplombe le fleuve Chari et ils ont installés des lits indigènes en bois dehors avec, en plus, matelas et moustiquaire. Ils peuvent ainsi passer agréablement la nuit ici.
Nous sommes désolés de devoir refuser de partager leur dîner mais nous avons invité nous-même notre ami Richy qui n’a pas le droit de nous inviter lui-même au mess de sa base. Quelle armée formaliste !
Nous cuisons une boîte de cannelloni arrosée d’une bouteille de Bordeaux apportée par Richy. La température du soir est agréable. Nous finissons par un drink au « Charivari » et fixons le départ dès la réparation finie.
Mardi 26 mars
Levés à six heures. L’horaire du garage est de 6 :00 à 13 :00.
Jusqu’à 11 :00 nous avançons de notre mieux la réparation : bras démonté, redressé, renforcé.
A cette heure-là, je vais à la poste : nous ne pourrons toucher le mandat attendu avant demain.
L’après-midi la sieste est obligatoire. Le boy de Pierre Eustache nous apporte enfin du courrier de France avec des nouvelles.
Patrick est tout heureux d’avoir emporté « par mégarde » une serviette de Madame Palazzo – l’a-t-il fait exprès ! - et nous « devons » retourner chez eux. Son mari étant invité ce soir à un bridge –y parlera-t-on des Affaires de la République ? – elle regrette de ne pouvoir nous retenir à souper mais nous acceptons avec empressement un whisky ! Monsieur Palazzo arrive d’ailleurs et nous annonce, en avant-première, que l’Assemblée sera dissoute ce soir. En avance sur l’actualité !
Ce soir, nous bouclons nos bagages et allons faire un tour en ville indigène. Nous mangeons de la viande déjà cuite que l’on vend très bon marché le long de la route. Nous faisons vraiment connaissance avec ces marchés africains, éclairés avec des lampes à pétrole et dégageant de fortes odeurs.
Une dernière nuit dans notre palace climatisé.
Mardi 26 mars.
Lundi 2 septembre 1963
Je ne comprends pas que Patrick dorme si peu. Toujours est il que moi, je sais profiter de mas nuits ! A 10:00 j’ouvre un œil.
Petit déjeuner : reste de café, toasts.
Patrick téléphone au port et ne demande que si le « Yalou » est là.. Nous voudrions faire transporter à Dunkerque un gros paquet que nous avons préparé. Comme il est arrivé, nous décidons de filer au port avant de déjeuner et dérangeons le jeune Commissaire de Bord Gouinguenet pendant son repas. Il est sympathique et non seulement accepte le paquet mais nous parle aussi d’un Boursier Zellidja qui vient d’arriver ici avec le « Yalou » et qui est en train de déjeuner avec le Commandant. Il vient, bien sûr, étudier l’ »Apartheid » ! Nous essaierons de le revoir mais en attendant, nous allons tranquillement vers la Capitainerie du Port. Un bateau de guerre italien a déchargé sa « cargaison » de matelots qui lorgnent vers les « Coloureds » sans pouvoir y toucher et vers de nombreux touristes indiens qui se baladent. Je note une Indienne avec un pantalon et une jupe assortie (non pas une robe comme les « Pendjabis ») avec un corsage. C’est curieux et pas très beau.
Tout à coup nous voyons un bateau gris aux couleurs Malgaches, l’ « Île Sainte marie » : c’est la ruée.. Où est le Commandant ? Nous le trouvons : il est jeune, sympathique, assez étonné que nous arrivions maintenant pour embarquer alors qu’il est depuis huit jours dans le port et s’apprête à partir dans trois heures. Dans trois heures ?! Et il semble ne pas faire de difficultés pour nous prendre ! Il faut rapidement se décider.
L’ « Île Sainte Marie » va tout d’abord à Lourenço Marques puis à Majunga et ensuite doit faire tous les ports de l’Ouest de la grande Île jusqu’à Fort Dauphin, puis il va à l’Île Maurice, La Réunion et revient à Madagascar pour enfin aller aux Comores, à Mombasa et encore plus loin. Pendant ce temps, le « Cartala » qui rentre ce jour en carénage à Diego Suarez en partira le quinze environ, fera les ports de l’Est et reviendra à Durban. Nous pourrions le rejoindre si nous quittons l’ « Île Sainte marie » à Majunga et allons avec la voiture à Diego.
C’est décidé, nous partons avec la voiture ; heureusement nos papiers sont en règle.
En fait, les renseignements que nous avions sont faux. L’Agent de la Compagnie NCHP, la William Cotts, est affolé : nous ne pouvons partir car nous n’avons pas payé le billet, nous n’avons pas prévenu la Police et pas passé la Douane.
Je glisse au Commandant que l’Oncle de Patrick est Monsieur Deschodt, - ils portent le même nom, - qui est Président de la NCHP (Nouvelle Compagnie Havraise Péninsulaire) dont la CNM (Compagnie de Navigation Malgache) est une filiale et il accepte que nous montions sans billet : on s’arrangera toujours dans les hautes sphères !
Monsieur Deschodt aurait dû répondre à la Compagnie à Durban mais peut-être est-il en vacances ?
C’est alors la course contre la montre : il faut rentrer de toute urgence à la villa, située de l’autre côté de la Baie, au Bluff, afin de tout récupérer et revenir à temps pour embarquer ! Mais nous avons un pneu si abîmé que les hernies de la chambre à air sortent des pneus par des trous percés par des cailloux et touchent la … carrosserie. Oui !
Patrick doit s’asseoir derrière pour élever la carrosserie à l’avant et diminuer les risques d’éclatement !
A peine arrivés à la villa, il se met à changer ce pneu tandis que je fais l’inventaire de ce que nous emportons : le linge mis à tremper dans la baignoire est mis en vrac … dans la tente. Nous transportons tout dans la voiture sans prendre le temps de manger. Nous arrivons juste à temps pour faire hisser notre voiture dans le bateau après être passé rendre notre clé de maison à une Maïté toute ébahie car nous avions essayé, sans succès, de l’atteindre par téléphone.
Nous reprenons notre souffle pour prendre quelques photos de l’embarquement : nous avons oublié de voir la Douane Sud-Africaine si sourcilleuse. Tant pis !
Le Commandant, très calme, nous montre nos cabines qui sont celles de l’Armateur et font pendant de la sienne. C’est une petite merveille.
Le Pilote monte à bord et à 17:00 nous nous dirigeons vers le goulet du Bluff, juste pour voir deux baleines mortes accrochées au quai et un requin qui vient d’être péché.
Durban commence à s’éclairer : c’est la dernière face de Durban que nous ne connaissions pas encore, vue de la mer. Il manque encore la vue d’avion !. C’est merveilleux : sur près de vingt kilomètres les lumières s’étalent à mesure que la nuit tombe. Que c’est beau !
Le Commandant nous rappelle à la réalité avec un petit whisky et le steward, un Comorien, nous fait enfin signe que le repas est prêt.
Nous sommes théoriquement cinq à manger dans ce salon : le Commandant, 40 ans, son second, la trentaine, l’Officier Mécanicien, assez fort, 45 ans et nous deux. Mais en fait, mis à part le repas de midi et dans des occasions exceptionnelles, nous ne serons que deux, Patrick et moi ! L’activité n’étant pas fébrile à bord, tout le monde, sauf nous, juge qu’un repas par jour est suffisant !
Le bateau commence à remuer et la fatigue se faisant aussi sentir, je quitte bientôt la compagnie après avoir jeté un dernier regard sur Durban et vu disparaître le phare d’Umhlanga Rocks. Nous devons arriver à Lourenço Marques après-demain matin.
Le courant est de 3 nœuds et ralenti le bateau qui ne fait que du 7/8 nœuds. La nuit ne sera pas trop agitée.
Mardi 3 septembre
A peine levés, en forme, nous nous « enfilons », Patrick et moi, deux grands bols de café au lait avec du pain beurré et de la confiture. Ce café sera le malheur de ma journée !
En attendant, nous voyons approcher l’entrée du Canal joignant le lac Sainte Lucie à la mer. Le premier Lieutenant Le Maigat, met le radar en marche et la côte se découpe magnifiquement pour montrer sur la cadran l’entrée du lac. Il est neuf heures.
Je partage alors mon temps entre la passerelle et le petit coin que je remplis consciencieusement de mon copieux petit déjeuner. Après, ça va bien et je remange. Puis ça repart !
Le Maigat est un grand gaillard, sympathique, à la trogne rouge mais qui n’en perd pas pour cela le Nord. Il a été mousse à quatorze ans et aime la mer. Il a adopté un chien malgache, Tarzan, qui joue les coqs en pâte.
Vers la fin du repas de midi je suis obligé de quitter précipitamment la table. Ma main ferme ma bouche mais tout ressort par les narines. Il est préférable que je m’étende !
Vers le soir, je vais un peu mieux. Nous voyons le phare de la Pointe Oro. Cette nuit nous mouillerons devant le Port de Lourenço Marques.
Je m’endors, les hublots légèrement ouverts.
Patrick profite de la bonne table de ma chambre pour écrire à Zobeïda, à Gilchrist et au Consulat de France de Durban afin qu’il fasse suivre notre courrier : je ne l’entends pas partir…
Mercredi 4 septembre
L’arrêt du bateau, le mouillage de l’ancre, tout cela me réveille juste le temps de voir ma montre, trois heures, et de me rendormir. Nous avons priorité car nous sommes un petit bateau et passons devant sept bateaux qui nous ont précédés et qui doivent attendre. Le Pilote monte à bord vers six heures et je me hisse hors de ma cabine alors que nous nous faufilons dans les chenaux de l’entrée de Lourenço Marques. De la passerelle nous découvrons petit à petit la ville et j’en fais les honneurs au Commandant qui y est venu il y a dix ans : la raffinerie, le « Polana », le « Clube naval ».
A neuf heures, un immense remorqueur nous pousse contre un quai et, vers dix heures trente, après avoir reçu un petit papier rouge de l’immigration, nous avons le droit de descendre. Les Malgaches doivent rester à bord car Madagascar a rompu les relations diplomatiques, si tant est qu’il en est jamais eus, avec le Portugal. Évidemment ça ne marche pas pour le commerce et les couleurs malgaches flottent outrageusement sur notre bateau. Ah, la politique !
A pied nous allons au bout du Port trouver Monsieur Le Poitevin qui semble soucieux, peut-être par le retour de sa femme. Nous retournons dîner au bateau et ensuite nous allons à la Poste où la petite employée que nous connaissions nous fait grise mine.
Seuls les Dos Santos sont heureux de nous revoir et étonnés, bien sûr. Je téléphone à Monsieur Mathias qui reconnaît ma voix : c’est le plus fort !
Nous allons faire quelques photos du haut de l’immeuble « Montepio de Moçambique » et passons par le jardin d’en face : les fleurs ont poussé, ce jardin est une merveille…
Il fait beaucoup plus chaud qu’à Durban, nous sommes fatigués et avons soif. A la porte du Consulat, qui voyons nous ? Le Consul de Johannesburg et sa femme congratulés par Monsieur Deruel. Tous ouvrent de grands yeux en nous voyant et nous bavardons un peu. Monsieur Deruel est très sympathique avec nous. Mais Mathias, c’est le bouquet : il nous promet une lettre d’introduction pour Angol, la plus grande compagnie de pétrole en Angola, et nous assure que, là-bas, nous roulerons gratuitement. Je propose de mettre, dès à présent, de la réclame pour Angol et il me promet de m’envoyer une publicité à Durban. Nous voyons aussi le Vice-Consul a qui je demande comment il fait en Afrique du Sud avec sa femme indochinoise : il me répond qu’elle est, pour l’occasion, considérée comme Européenne !
Monsieur Mathias nous raccompagne en ville dans sa DS. Quel chic type !
A 17 :30 nous sommes à bord. J’écris une lettre à Monsieur Combard de l’UAT, lettre qui sera glissée dans le courrier par la Commandant quand le représentant vient le prendre à bord.. Le chargement d’huile que notre cargo est venu prendre est terminé et Douanes et Immigration sont sans histoires.
A 18 :30 le même pilote remonte à bord. Petit, gros, parlant impeccablement le français, il est très sympathique. Je me fais expliquer dans les moindres détails par le Commandant la manière de quitter le quai. Amarres d’avant lâchées sauf une, moteur marche lente, gouvernail braqué, l’avant poussé par le vent et la marée de jusant puis le moteur tourne vite et toutes amarres lâchées, nous faisons demi-tour et reprenons la route des chenaux.
Repas. LM paraît tout petit comparé à Durban ; ce n’est pas le dixième et pourtant c’est une belle ville comparée à l’Afrique française.
Jeudi 5 septembre
A peine levé, vers 9:00 quand même, Patrick essaie, mais en vain, de me faire apercevoir la baleine qu’il suivait à la jumelle. Je suis en forme ce matin, la mer n’est guère agitée. Une douche et un petit déjeuner, au thé cette fois-ci, me mettent en forme.
Nous passons à 8,5 miles de Zavora où nous avions été nous baigner à notre dernier passage à LM. Le radar montre bien les deux lignes successives de collines, coupées par une lagune .
Patrick fait la lessive. J’écris un peu, bouquine. Je ne suis pas encore bien dans mon assiette mais il n’y aura pas d’alertes aujourd’hui.
Le repas nous permet de discuter. Le Commandant, mis à part les petites filles, connaît bien Madagascar et nous parle des gens, des ports, de l’évolution lente, du Président Tsiranana qui a la tête sur les épaules.
Comme ça va mieux, nous faisons une visite du bateau. La partie gouvernail avec un moteur qui tourne en permanence et entraîne, sur ordre, le gouvernail. Deux indicateurs envoient les mesures à la passerelle. C’est une très belle partie du navire, très bien entretenue.
Aux machines, nous retrouvons Monsieur Lamarck et nous admirons le gros moteur dont un simple culbuteur est plus gros que le moteur de notre 2 CV !
Nous découvrons la génératrice qui fournit l’électricité et l’arbre court de transmission à l’hélice.
Nous faisons nettement plus honneur au repas du soir d’autant que nous sommes seuls : la motte de beurre diminue dangereusement et le vin sud-africain coule à flot.
Je m’endors après avoir terminé « Les amitiés particulières » de Peyrefitte. Ce roman finit mal, c’est triste et je n’aime pas ça : j’en ferai de mauvais rêves toute la nuit !
Vendredi 6 septembre
Levé à 7 heures, je suis fier d’être si matinal. En fait, il est 8 heures car nous sommes passés à l’heure de Madagascar ! Au soleil, il est 7 :20 donc je suis presque à l’heure pour le petit-déjeuner : de toutes façons je le prend seul et me tape la cloche. La mer ressemble au lac de Genève un jour ensoleillé d’été et la température est fraîche : un temps idéal.
J’écris longuement. Le radio, Miteau, m’initie un peu à ses secrets. Il prend l’heure à Colombo entre 13:25 et 13:30 GMT à 8742 kilocycles – je viens à l’instant où j’écris de le prendre avec lui. Nous corrigeons sur un cahier le chronomètre de bord qui varie en moyenne de 3 secondes par jour et auquel on ne touche jamais. Le temps est capital pour le point et la vie à bord. Le Radio prend à toute vitesse les messages morses émis par tous les bateaux que nous recevons. Il y a des heures obligatoires d’écoute imposées par des règles internationales suivant la position du navire et le nombre de radios à bord. Il reçoit et transmet très facilement les messages à sa Compagnie Il parait que les Américains sont très forts en morse et tapent directement ce qu’ils entendent à la machine. Notre Radio dit aussi le faire, chez lui, avec une bonne machine.
Le point se fait trois fois par jour. Le matin par le Commandant sur plusieurs étoiles quand elles sont encore bien visibles et que l’horizon apparaît clairement. Vers 9 :00 l’Officier de Quart prend une hauteur du soleil ce qui donne une Longitude. A midi locale il fait une Méridienne : le soleil exactement à la verticale, en notant l’heure, on obtient la meridienne où l’on se trouve. Compte tenu de la marche du navire, cap et vitesse, on reporte la position du matin corrigée à midi et on a le point exact où l’on se trouve.
Le soir on refait le point par triangulation au sextant.
Les cartes marines sont, par ici, très imprécises. Elles foisonnent de P.D. (position douteuse), de E.D. (existance douteuse) ou même d’erreurs. Il parait que ça n’intéresse personne de faire des cartes précises : les fonctionnaires des Services Hydrographiques préfèrent la pêche sous-marine.. d’autant que la partie de mer que nous traversons est peu fréquentée : les bateaus longent généralement les côtes.
Nous prévoyons d’arriver dimanche soir à Majunga et débarquer lundi matin.
Au repas le Commandant me parle des Malgaches, insouciants heureux de vivre avec rien, sans initiatives. C’est en fait un peu la même chose dans toute l’Afrique : des gens sympathiques mais ayant des centaines d’années de retard sur notre évolution. C’est à peine si on commence dans les villes à s’imaginer qu’un travail régulier est nécessaire.
Le Graisseur du bateau n’a pas voulu descendre à Durban au cours de ce voyage car c’était « trop loin » . Aucun intérêt à la visite de Durban ou à son métier de marin – 3 jours de navigation, c’est trop » ; il préfère sa famille ou sa petite amie dans chaque port malgache. Le reste, il s’en fout.
Le système sud-africain n’a pas qu’un mauvais côté : il remet beaucoup de choses et de gens à leurs vraies places et cela n’est pas toujours défavorable à une saine évolution.
L’après-midi le ciel est toujours aussi beau. J’écris. Je visite le bateau
Après le repas du soir où, une fois encore, nous dévorons, Pat et moi, nous allons prendre des Cours avec le Premier Lieutenant qui enseigne un jeune « pilotin » malgache.
Je fais une « variation » avec un calcul d’azimut de Jupiter, très visible. Je me vois ensuite confié la barre du navire pendant trois quarts d’heure : c’est fatigant car il faut suivre sans arrêt le compas des yeux mais j’arrive à tenir le bateau à 2°, 3° près ce qui satisfait le Premier Lieutenant.
Je lis très tard de vieux Paris-Match et autres revues.
Samedi 7 septembre
Levé vers 10 :00, douche, petit-déjeuner. Ja vais écrire chez le Radio. Patrick m’appelle pour me montrer deux énormes baleines folâtrant à courte distance. Elles apparaissent de temps à autres à la surface et crachent très souvent de la vapeur d’eau au dessus d’elles. Et moi qui pensait qu’elles vivaient en pays froids !
J’ai trouvé un livre sur Musset : il me semble, comme toujours, que je n’ai rien appris en classe. Toute ma Culture est à refaire.
Après le repas je vais bouquiner et écrire tandis que Patrick s’est attaché au repassage des pantalons. Dur travail !
Jre fais quelques photos à bord mais ce n’est pas facile. Le Premier Mécanicien me propose de voir des diapos 24x36 avec son projecteur. Les miennes, nouvelles, ne sont pas terribles et les siennes sur Madagascar et les Comores sont intéressantes pour nous.
C’est vers 17 :00 que nous passons au large de l’île Juan da Nova, bien isolée. Elle a cinq kilomètres de long et est habitée par un Mauricien qui exploite du phosphate qu’il exporte ensuite sur Durban. Une très grosse épave est restée au Sud de l’île, très visible. L’île est plate, couverte d’arbres. On peut apercevoir un canot à moteur, signe qu’elle est actuellement habitée.
Après le point nous obliquons légèrement plus à l’Est pour nous diriger vers l’île Chesterfield, en fait un rocher de quelques mètres cubes : nous y passerons vers 11 :00 heures du soir.
Au repas du soir, fait exceptionnel, le Commandant vient nous tenir compagnie et nous parlons du peu de réussite de la France dans ses colonisations. Ensuite le Premier Lieutenant nous apprend à repérer une étoile connaissant son azimut à une heure donnée, il faut utiliser une table et des graphiques. Puis je continue à écrire.
A 23 : heures, au radar, nous n’arrivons pas à trouver l’île Chesterfield, tellement elle est petite et basse. Je vais dormir !
Dimanche 8 septembre
Levé à 8 :00 heures, je prends mon petit-déjeuner avec Patrick. Je lis un peu et suis les premières conversations en phonie entre le Commandant et leur agent de Majunga qui se trouve être lyonnais.
Je prépare les « valises » tandis que Patrick va faire réparer « définitivement » le manche en bois de notre pompe à main. Je classe ensuite les photos sous plastique tandis que la côte défile devant nous et que nous apercevons deux jolies goëlettes. Nous voyons, très loin, Majunga. L’eau bleue de la mer devient rouge : la terre transportée par la Betsiboka.
Sans histoires , nous venons mouiller devant la ville.
Autrefois l’Administration a dépensé des millions pour faire un première jetée pour un nouveau port mais, sous prétexte d’ensablement mais, dit-on, plutôt par suite de rivalités entre les Chambres de Commerce de Majunga et de Tamatave, tout a été abandonné et tout le transbordement se fait par chalands. Exemple du coût : le transport sur 500 mètres d’une 2 CV coûte 6000 fcfa soit 120 francs métros.
Majunga, ville à majorité comorienne, plus de 20 000 Comoriens y vivent, possède aussi la plus importante minorité karan, ainsi appelle-t-on ici les Indiens et beaucoup d’autres races mais très peu de Malgaches.
Notre voiture sera descendue demain. Monsieur Lavigne, adjoint de l’Agent, monte à bord.Nous repartons avec lui, dans sa 2 CV. Car là, il y a de nombreuses 2 CV ; nous passons voir où habite Monsieur Levacher, Directeur Technique de la FITIM (Filature et Tissage de Madagascar) et Gadz’Arts puis nous faisons un tour de ville.
Premières impressions : ville sale, terrains vagues, goudron détérioré, sable, ordures mais ville agréable quand même car il y a beaucoup d’arbres et de jolies filles ! Cela change de nos « petites carrées » comme nous appelions les jeunes zouloues et autres xhosas. Il y a un très grand brassage de races et, si l’Indien ou le Chinois reste assez pur, le Français et l’Indonésien se sont beaucoup brassés avec le Noir pour donner une population sans doute aussi complexe qu’en Martinique, peut-être un peu moins. Les Comoriens, mélange d’Arabes et de Noirs, restent assez entre eux aussi, Islam oblige.
Nous voyons « le » baobab où reste gravé un OUI, vestige du premier référendum, tandis que nous déambulons sur la Promenade où les familles non Européennes viennent prendre le frais.
Nous retournons chez Levacher et passons par un quartier indigène, tout en tôle ondulée, cases de formes assez esthétiques mais ensemble sale et ancien. Monsieur Levacher, un vieux célibataire de 50 ans, nous reçoit gentiment, avec du Rhum Clément, la Société où travaillait Patrick en Martinique et nous discutons longuement. Depuis douze ans qu’il habite ici, il connaît bien les problèmes de populations et la situation économique. Peu débrouillard, il ne peut nous offrir à dîner car son cuisinier n’est pas là.
Nous allons ensuite en ville où une grande kermesse a lieu devant l’Hôtel de Ville, à côté des trois immeubles modernes à deux étages où loge le corps enseignant détaché de France. Nous ne pouvons entrer faute d’argent et c’est dommage. Il ya des attractions variées, une ou deux pistes de danse où nous apercevons quelques Européens bien disséminés parmi la foule. Nous regardons les gens aller et venir et quand nous voulons rentrer au Port, nous nous perdons un peu. A notre arrivée, la vedette est partie. Il nous faut attendre, une heure et demi. Nous retournons en ville et rentrons avec la vedette de 23 :30 en compagnie des jeunes Malgaches du bateau. Je réveille Aboudou et lui demande les clés de l’office. Avec Patrick nous faisons une vrai razzia dans le réfrigérateur, finissant le canard, les beefsteaks et tout le vin blanc.
Quelle bonne nuit, sans roulis, fraîche et le ventre bien calé !
Lundi 9 septembre
Tandis que je me rase, le Commandant vient me voir ; on va mettre la voiture sur un chaland. Nous allons voir ça et je filme. Tout se passe très bien. Mais nous avons encore le temps avant que le chaland soit tiré jusqu’au Port !
Après avoir fait nos adieux, nous débarquons à quai. Le Radio est avec nous et nous accompagne jusqu’à la NCHP. Nous avons enfin des nouvelles de Tananarive : il a été décidé que nous ne paierions pas de Durban à Madagascar et retour mais, pour la Réunion, rien n’est réglé : nous verrons tout cela à Tana. Monsieur Lavigne nous accompagne à la Police : tout se passe bien et rapidement. A la Compagnie qui gère les chalands où nous sommes présentés par Monsieur Lavigne, nous sommes tout de suite rassurés par le Directeur et nous recevons un billet gratuit pour le débarquement de la 2 CV. Ouf !
Mais au port, il n’y a pas assez de grues pour tout débarquer : il faudra revenir à 14 :00. Nous allons donc au Consulat où le Vice-Consul nous reçoit gentiment, nous donne toutes sortes de « tuyaux » sur le pays et ensemble, nous établissons notre programme pour le mois. Il en est de même pour notre étude sur les Indiens : il nous donne une adresse à Majunga pour rencontrer une personne. Il nous présente au Consul, très jeune, sympathique, qui nous propose de loger dans un très grand appartement au dessus du Consulat. Formidable !
Nous partons, clés en main, et allons traîner un peu sur les quais afin de lire, en situation, le « Guide Bleu » et oublier qu’à midi, théoriquement, on mange !
Tout est dans la voiture et nous ne voulons pas aller au Restaurant. Les magasins sont tous fermés à l’heure chaude de la journée.
A 14 :00, nous assistons à la mise à quai de la voiture : tout se passe bien et elle démarre sans difficultés.
A la Douane, le Français qui la dirige fait le nécessaire très aimablement. Mais l’assurance de Nairobi n’est pas valable ici où l’assurance est obligatoire. De plus, l’assurance de Nairobi sera périmée à notre retour à Durban. Danger pour le budget ! Le Chef des Douanes me conduit à un assureur assez mou et peu compétent mais qui nous établi cependant une assurance de trois mois. Je dois changer mes trois derniers billets de 50 francs pour le payer !
A 16 :30 nous pouvons enfin retirer la voiture mais bien qu’elle ait été théoriquement fermée, elle a été visitée, mon cartable a été remué. Je n’y prend pas trop garde car tout semble là mais le soir il me manque mon réveil de voyage : il me reste le couvercle et la garantie !
Nous partons aussitôt, grâce aux conseils de Monsieur Gavillot chez Monsieur Bouché, représentant de Total qui ici s’appelle Azur-Total et est distribué par Desmarais Frères. Il se trouve que Bouché a 23 ans, qu’il est marié et a trois garçons et qu’il a fait l’École d’Ingénieurs de Strasbourg en même temps que moi les Arts & Métiers. Il connaît plusieurs de mes camarades Gadz’Arts.
Nous lui expliquons notre problème et, justement, son Directeur lui téléphone de Tananarive. Explications ? Ca marche. Nous roulerons gratuitement et aurons une réception à Tana !
Nous allons fêter ça au whisky dans l’immense villa de Bouché où sa petite femme qui vient d’accoucher nous reçoit fort gentiment.
Il faut enfin partir. M. Levaché, après le rituel whisky, nous fait servir un très bon repas tandis que nous parlons du pays et de notre voyage. Pour nous aider il nous prête 10 000 francs pour notre séjour : ce sera bien pratique
Nous allons dans notre nouvel appartement, avec garage bien sûr, et, grâce au ventilateur qui supplée le ventilateur défaillant, nous passons une nuit sans moustiques.
Mardi 10 septembre
A 8 :30, malgré la perte de mon réveil, nous sommes chez Bouché et, avec lui, nous nous rendons à l’Aéroport. Il y a un grand déploiement d’Indiennes en saris et en pantalons : elles sont jolies mais paraissent plus « orientales » que celles d’Afrique. Elles aiment le doré, les couleurs trop criardes, les bagues, tout ce qui fait un peu le m uvais goût.
De l’avion débarque un grand bonhomme jovial, Directeur Commercial de Total, en partance pour les Comores. Sympathique et intéressé par notre aventure, il nous donne des directives et un guide de Madagascar édité par Total.
Le Second Lieutenant, « libéré », attend l’avion pour Tamatave.
Nous essayons de rencontrer un Indien, M. Cassam Chenaï, mais il est trop occupé et nous donne rendez-vous pour ce soir.
Nous menons notre voiture au petit atelier du dépôt Total où un créole (un vrai, pour une fois, créole désignant même les métis ou les Noirs de La Réunion vivant à Madagascar ou les descendants plus ou moins métissés d’Européens de Madagascar) nous fait « moura moura » laver la voiture par des employés malgaches. Pendant ce temps, nous allons chez le coiffeur avec la voiture de Bouché ; ça commençait à devenir urgent. Bouché nous ramène chez nous où nous cassons la croûte avec quelques restes et, surtout, écrivons un abondant courrier : M. Le Gouach de Nairobi pour l’Assurance, M. Deschodt pour le bateau de La Réunion, M. Pierrot pour Nosi Be.
Nous passons voir ensuite le Consul qui nous invite pour demain.
Nous passons voir alors un Indien, Monsieur Dessay. Il habite Maurice et son fils nous brosse un petit tableau de la communauté indienne. En sortant nous voyons un magasin « Mithani » et nous entrons. Le propriétaire est un Ismaélien, sympathique mais pas très évolué qui fait un peu de conversation avec nous. Il vend des tissus tandis que Dessay vend de tout sous l’intitulé « Quincaillerie du Rond Point ». Nous passons ensuite voir un Martiniquais, Pharmacien, qui fut Maire de Majunga et est marié à une grosse Européenne. Il est bavard, emphatique, très porté à considérer la situation actuelle en Martinique comme devant aboutir à un bain de sang, un peu progressiste et, pour finir, assez rasoir. Un punche termine la discussion que Patrick a du mal à suivre avec son oreille défaillante, comme d’habitude. Quant à moi, je prends un violent mal de tête.
Arrivé chez Bouché, je dois me coucher dans l’obscurité car j’ai une forte envie de vomir tandis que Patrick, gardant le moral, se rend seul chez Cassam Chenaï. C’est un Indien très moderne dont la femme fume, parait-il, comme un pompier.
A son retour je vais mieux et, comme Madame Bouché est fatiguée, nous prenons un repas ensemble en célibataires. Le serveur malgache n’ose pas rentrer seul chez lui et doit attendre que Bouché le ramène en voiture Les Malgaches m’ont l’air d’être particulièrement couards.
Le ventilateur, en vitesse trop lente, me laisse dévorer par les moustiques et, vers 4 :00 heures, je le mets sur vitesse rapide et peux terminer agréablement ma nuit.
Mercredi 11 septembre
A 9 :00, présentés par Bouché, nous faisons connaissance de Monsieur Montout, un Martiniquais de la Diaspora, Conseiller du Ministre délégué à la Province de Majunga, un Saint Marien. L’île de Sainte Marie, donnée à la France par la petite Reine amoureuse du pirate La Bigorne, a un statut spécial : un Saint Marien qui va en France n’a qu’à se présenter devant un juge de paix pour acquérir immédiatement tous les droits d’un citoyen français. C’est que les Saints-Mariens, comme bien d’autres, auraient bien voulu rester français !
Monsieur Montout est intéressant. Il a u débit lent, posé, pesant ses mots. Il nous brosse un tableau pas très brillant de Madagascar : les Européens la quittent et l’économie tombe. Il connaît assez bien les Indiens et nous en parle beaucoup plus que de la Martinique qu’il ne connaît plus. Nous prendrons l’apéritif chez lui ce soir.
Nous laissons notre voiture en réparation auprès de Malgaches peu pressés et, Monsieur le Consul, passe nous prendre au dépôt avec son AMI 6. Il a une résidence blanche, très belle, près de la mer, avec toutes sortes de variétés d’arbres dont un jacquier qui produit d’énormes fruits, les jacques qui, parait-il, sentent le cadavre mais sont appréciés quand même ! Sous la véranda nous retrouvons le Vice-Consul et son Adjoint ainsi que le Conseiller Militaire de la Province, un Commandant dont la femme est actuellement à Lyon et qui compte se retirer un jour à Artemare, dans l’Ain, où ma mère a fait la classe.
Après le repas, pris encore entre hommes, le Commandant nous emmène chez lui, une vieille demeure coloniale, fraîche, où a habité Gallieni. Le Commandant a beaucoup bourlingué, de l’Indochine au Tchad en passant par l’Algérie et Madagascar. Il nous donne des recommandations et nous reconduit jusqu’au dépôt Total mais la voiture n’est pas prête : elle a été repeinte et elle doit sécher. Il nous mène alors chez M. Levacher de la FITIM. Avec ce dernier nous entreprenons une très intéressante visite de cette fabrique de sacs de jute, la seule du pays, usine moderne dans ce genre de fabrication. Il manque dans cette usine seulement un coup de peinture claire, de la lumière, des aspirateurs de poussière, enfin tout ce qui pourrait améliorer le rendement. Ils utilisent comme matière première une sorte de jute, le paka, appelé uréna au Congo Belge. La production locale étant insuffisante, leMalgache ne se tuant pas à la tâche, ils doivent importer du jute des Indes, en fait un mauvais jute provenant du Pakistan et qui est utilisé pour les fils de trame. La production est de 13 tonnes par jour de sacs, ma foi, très convenables. Un ouvrier touche 150 francs cfa par jour.
Nous retrouvons alors notre voiture, passons faire une déclaration de vol au Commissariat et revoyons Monsieur Montout. Je conduis ma voiture pour faire le plein d’esssence et d’huile et poser le panneau réclame pour Total.
Et nous nous retrouvons, encore entre hommes, Vice-Consul et Adjoint, Conseiller Économique et nous deux pour déguster un bon repas, discuter un peu et passer nos photos sur un mauvais projecteur. Demain il faudrait se lever tôt.
Jeudi 12 septembre
Sans réveil, il est difficile de se lever tôt et le soleil est déjà haut quand nous quittons Majunga par la route goudronnée qui mène à Tananarive. Il est 6 :50 et le compteur marque 74740 km. Depuis la route nous pouvons voir l’estuaire de la Betsiboka et Majunga est déjà loin. Le paysage est désolé et les arbustes rares. Un panneau indique un essai, invisible, de reforestation par la « Zendarimaria Nasionaly ». Nous traversons quelques ponts, de petits hameaux sans vie. Enfin, après un monument militaire datant de 1895, donc de la conquête, nous obliquons à gauche sur une piste et achetons un pain dans un petit village.
Les gens dans la campagne sont indifférents, répondent à peine à notre salut. On estb loin de nos petits zoulous qui rentrent en transe ou des femmes du Mozambique qui , même avec leur bébé, se roulaient littéralement par terre, se remuaient, sautaient de joie quand nous leur disions bonjour.
La route passe dans de jolies rizières, sur des ponts branlants. Les paysans, habillés d’une sorte de pareo par-dessus leur short, conduisent des chars attelés de deux zébus. Ceux-ci sont très craintifs et ont peur de la 2 CV mais les paysans ont encore plus peur de leurs zébus ! C’est très amusant de les voir se démener avec leur attelage quand nous passons. La route se poursuit sur une légère crête dominant, sur la droite, une forêt naturelle assez verte malgré la saison sèche. Nous devons faire un grand détour par la gauche pour une raison inconnue mais plus tard nous apprendrons que l’état de la route avec du sable et des gués n’était pas praticable. Au lieu des 36 kilomètres nous en faisons 70. Nous trouvons un scraper qui travaille et nous gratifie d’un kilomètre de route potable. Dans de petites agglomérations de cases branlantes nous trouvons des petits « hotely malagasy » comprenant une véranda style guinguette où l’on peut commander un thé ou un café confectionné au feu de bois avec l’eau de la rivière voisine. Bien sûr, il faut attendre un peu. Enfin voici le premier bac ; il y en a cinq jusqu’à Ambanja., de nombreuses autres rivières étant traversées par des ponts provisoires qui sont régulièrement emportés pendant la saison des pluies. Et même maintenant, en saison sèche, il y a beaucoup d’eau. Des requins remontent souvent les rivières et, avec les crocodiles, les baignades sont assez risquées. Nous croisons quelques taxis-brousse, des Peugeot 203 camionnette bâchée, surchargées de plus de vingt à vingt cinq personnes. Cela restera pour nous un mystère : comment cela tient-il sur les routes malgaches ? Bravo Peugeot !
Ce premier bac, à 180 km de Majunga, est très correct. Nous passons à 11 :15 ce qui fait une moyenne de 40 km/h. La « route » traverse ensuite un plateau désolé pendant plus de cinquante kilomètres, piste mauvaise, abîmée par les pluies. Après deux ou trois kilomètres de route goudronnée et bosselée, ce qui permet aux camions de grimper, nous voici à l’embranchement de Port Bergé. Vingt kilomètres plus loin de route très mauvaise, coupée de fondrières, voici le second bac. Deux voitures stationnent déjà devant nous et bien qu’elles pourront passer ensemble, il nous faut attendre, de 14 :20 à 15 :50 exactement, 1 heure trente pour traverser la rivière.. La première voiture, une Jeep, est conduite par un forestier français très sympathique. Il aime Madagascar et la vie rude. Il coupe le bois de palissandre, arbre qui ne se plante que très difficilement et qu’il faut rechercher au hasard dans la nature. Il nous décrit les Malgaches de la forêt comme bien plus primitifs que ceux que nous rencontrons sur la route. Je prépare du riz ; le forestier nous donne du gingembre, oignons, carottes, pommes de terre pour la soupe de ce soir. Il nous paie aussi des lanières jaunâtres et graisseuses : c’est du requin séché. Grillé sur le feu de bois et bien carbonisé, c’est mangeable quand on a bien faim mais l’odeur nous poursuit partout, même la nuit. L’autre véhicule, une 4 L est conduite par un Réunionnais blanc qui « fait du commerce ». Il est ce qu’on appelle ici un créole. Les blancs créoles sont souvent de « petits blancs » sans grandes qualifications , méprisés par les Métropolitains, et qui souvent ne fréquentent que leur milieu ou le milieu malgache. Ces gens ne me semblent pas plus « dégénérés » que la moyenne de la population campagnarde de chez nous mais il se produit un ostracisme de classe, et nos de couleur, bien caractéristique. Cela tendrait à prouver que la différence de classe bien plus que de couleur est le phénomène engendrant le racisme car, en fait, aux « colonies », 99 fois sur 100, le Blanc est instruit, intelligent, au moins un minimum, et le Noir correspond à moins que primaire, esprit prélogique dirait-on en philo, vie frustre, esprit très borné.
La route est toujours mauvaise. Nous rencontrons un militaire malgache de l’Armée française qui va seul, dans sa Dauphine, de Diego à Fianarantsoa. Il est drôlement gonflé !
Nous lui faisons cadeau d’une bougie pour son moteur qui tourne sur « trois pattes ». De petits ponts de bois recouverts de branchettes se détruisent à mesure de notre passage. Certains complètement détruits nous obligent à passer par une déviation dans le ruisseau à sec. Pour d’autres ponts, sans déviations, il faut refaire d’abord à la main le chemin de roulement et passer comme sur des œufs !
A 18 :15, après 380 km, nous passons le carrefour d’Analalava ; c’est, parai-il, une jolie plage, mais un peu isolée. Trois kilomètres après, le forestier nous en avait averti, nous trouvons un hotely malagasy près d’un ruisseau d’eau claire. Une jeune Malgache borgne fait tourner un vieux phono soit des danses malgaches sur disques « La vois de son maître », soit de vieilles chansons inconnues de chez nous.. C’est l’Hôtel de Jacqueline, un relais touristique à ne pas manquer. Nous cuisons nous-mêmes notre soupe près du ruisseau et montons nos lits en dehors de l’hôtel : au moins nous éviterons les punaises ! Ey ici il n’y a pas de moustiques. Les camionneurs qui passent s’arrêtent prendre un thé à dix francs ou un café à quinze, le tout à l’eau de la rivière où nous venons de nous décrasser et où barbotent les canards. Il parait qu’il y a aussi des caïmans mais nous ne les verrons pas.
Vendredi 13 septembre
Départ à 6 :55 avec 75122 km après le petit-déjeuner. Nous traversons des passages sableux dans le style de ceux du Mozambique puis vient le bac avant Antsohihy assez rapidement franchi avant huit heures. Ici, pour les camions, il y a des heures variables de passage dépendant des marées : il faut que le niveau de l’eau soit suffisant pour que le bac flotte car nous sommes peu éloignés de la mer. Nous arrivons à 8 :30 à Antsohihy qui se prononce Antsoui évidemment . Il règne une activité intense de jour de marché. Une boucle de route goudronnée traverse le village et une carte de Madagascar de deux mètres de haut en béton fait office de monument sur la place centrale. Chaque village important possède sa carte comme chaque village turc a sa statue de Mustapha Kemal. Ce n’est pas beau mais a le mérite d’enseigner la géographie au peuple et de na pas cultiver le culte de la personnalité si éphémère.
Je prends quelques photos du marché puis je suis abordé par un Indien. Ismaélien, il essaie avec son frère de remonter l’affaire de famille basée à Majunga et consistant à l’achat de produits locaux et à leur transport. Nous allons prendre le thé (mais si vous voulez du whisky !) en discutant avec ces « Français de nationalité mais Malgaches de cœur » comme ils se présentent. Les leçons de l’Agha Khan portent vraiment leurs fruits.
Nous continuons sur une route assez bonne, passons un grand pont de bois sur l’Ankofia et arrivons au bac de Befotaka. La route fait un angle droit au milieu du village mais nous faisons un crochet pour visiter l’église, joliment décorée. Des peintures représentent Saint Konrad, assez peu connu il est vrai et un autre Saint. Quand nous nous apprêtons à partir, un Capucin grand et jovial, à l’accent germanique (« non, che suis Alssasien »), nous retient. Il discute un peu et nous invite à vider une bouteille et à nous tailler des tranches de saucisson et enfin nous offre des papayes.. C’est sympathique et nous repartons gonflés à bloc.. Mais ensuite la route devient difficile avec le passage d’un pont qui se termine dans le sable de la rivière et enfin le Bac de Maromandia. Le village possède un hôtel musulman (avec prière obligatoire ?) tenu par des Comoriens. Nous dépassons la maison blanche du créole qui est le Chef des Travaux Publics sur la section que nous empruntons maintenant et qui est vraiment très mauvaise : moyenne de 15 km/h, trous, escaliers, caniveaux, ponts branlants. On sent qu’il y a un effort de fait mais jamais aucun bulldozer n’est passé sur cette route, c’est sûr. A 35 km avant Ambanja, la route s’améliore un peu et, donc, malgré la nuit, nous continuons jusqu’à cette ville et faisons deux fois le tour de son inévitable monument, achetons un pain et poursuivons sur la route maintenant goudronnée pour Antsahampano. Là, il y a un port, en fait un mur et une déclivité sur un bras de mer très long rempli de palétuviers dont les racines ressortent de partout. Un hangar près d’un dépôt d’essence, un magasin « gache », c’est tout. Il n’y a qu’une vedette et un ferry par jour et encore pas le dimanche, à des heures variables suivant les marées. Demain la vedette est à dix heures.
Philosophiquement nous dégustons notre requin, puis écoutons Radio Comores qui donne des nouvelles de la France : prix exorbitant du beefsteak, etc … Ils n’ont qu’à manger du requin, en France !
Nous allons nous coucher sous le hangar. Bien nous en prend car il tombe une bonne averse d’une demi-heure. Mais ensuite ce sera notre plus mauvaise nuit de l’expédition. Des escadrilles de vingt, cent moustiques vont jusqu’au fond du sac de couchage, résistent à la chaleur du feu de bois auprès duquel nous, nous ne résistons pas. Elles viendront nous empêcher de fermer l’œil et nous resterons défigurés pendant plusieurs jours. C’est l’Afrique !
Samedi 14 septembre
L’arrivée du jour fut une délivrance
Nous retournons à Ambanja où j’essaie de téléphoner à monsieur Pierrot, Gadz’Arts et Directeur des Sucreries de Nosi Bé. Le téléphone marche par radio : on doit mettre la génératrice en marche pour téléphoner. Grésillements, couacs, voix qui disparaissent. Je change de combiné et j’arrive à comprendre qu’il faut que j’aille voir Monsieur Colombot et que, là-bas, on m’attendra. Je paie deux communications.
Monsieur Colombot, vieux colonial ratatiné, semble un original mais a en fait les pieds bien sur terre.. Il nous reçoit dans la maison qu’il a fait construire, mi-européenne, mi-indigène. Il nous offre douche et bière : quelles merveilles !
Nous déchargeons notre voiture, prenons l’essentiel. Il conduit notre voiture à Antsahampano, s’occupe du chargement du bac et nous ramènera la voiture chez lui puis la conduira au prochain bac de lundi. En pratique, nous prendrons la vedette, pas très rapide, plus de deux heures de traversée car elle doit chercher son chemin dans les passes au milieu des palétuviers. Puis c’est enfin la mer, libre, bleue, claire. A droite, Nosi Komba, haute, verte, avec des maisons de pêcheurs comme en Martinique. Des pirogues à balancier et de tout petits voiliers à voile arabe se promènent sur la baie. Nosi Bé, avec Hell-ville sa capitale, se profile à l’horizon. Nosi Bé, refuge des Sakalavas, poursuivis par les Imerinas et protégés, bien sûr, par les français.
Une 2 CV de la Sucrerie nous attend. Nous voyons à quai le minuscule pétrolier « Esso Gasikara », premier pétrolier construit à Madagascar, à Diego Suarez bien entendu par l’Arsenal militaire : c’est d’ailleurs le sujet d’un timbre malgache sur l’industrialisation.
La route goudronnée en lacets nous mène à la Sucrerie. Usines, cases (c’est ainsi que les français d’Afrique appellent leurs maisons. En voici une d’ailleurs, très belle, qui domine de gazon, des fleurs et des arbres. Jean-Pierre, fils de M. Pierrot, nous accueille. Clarisse est sa petite sœur.. Madame Pierrot nous prépare des œufs tandis que son mari, drapé dans le paréo qu’il revêt pour la sieste, discute avec nous. Il est agréable, fait de la photo et passionné par les cartes terrestres comme de marine : sa longue véranda en est tapissée comme j’aimerais que ce le soit aussi chez moi. Nous partons à la découverte avec le fils après que nous ayons été installés dans une « case ballon » de passage. Les ouvriers aussi ont des cases ballons construites sur vessie gonflable comme un certain village aux environs de Lyon. Leurs cases sont construites très près les unes des autres car les Malgaches ont peur de toutes sortes d’esprits. Déjà chez les Bouché à Majunga le boy ne voulait pas rentrer seul chez lui le soir. Cela nous fait bien rire.
Nous allons dans Hell-ville admirer les canons laissés par l’escadre russe passée par là pendant la guerre de Chine. Quel tour depuis la baltique pour aller à Shangaï !. Les ramatoas (ramatou = femme en malgache) portent parfois sur elles des médailles d’or, relique des dépenses faites par l’escadre.
Visite de l’immense plantation avec la 2 CV de Jean-Pierre. Les cannes sont brûlées comme un feu de brousse un ou deux jours avant d’être coupées : elles sont plus « propres » et cela facilite la pénétration des coupeurs donc la coupe. Par quatre fois elles repousseront avant d’être remplacées par d’autres pousses. Sur d’excellentes routes entretenues par la « Sucrière » dévalent de puissants tracteurs avec des remorques remplies de cannes. Chaque coupeur a une certaine surface à couper dans la journée. Les coupeurs sont de race Antandroy (prononcer tandrouille) venant du Sud tandis que les contremaîtres sont créoles réunionnais.
Le soir, Monsieur Pierrot a organisé une réception à laquelle nous assistons, « sapés à mort ». J’ai les chaussures de M. Pierrot, trop grandes, et le pantalon de Jean-Pierre qui s’obstine à descendre tout seul.
Nous faisons connaissance avec plusieurs Européens de Nosi Bé dont Jean Baudoin avec sa femme, hôtesse de l’air et sa belle-mère, très Duchesse.. Marrants.
Bon repas et sommeil agréable car les moustiques sont chassés par le climatiseur.
Dimanche 15 septembre
A 6 :30 debout car ce matin il est prévu de faire de la pêche sous-marine. Rapidement, après un café, les quatre hommes se retrouvent sur la plage où nous attend, dans un bungalow, un Zodiac et son moteur de 30 CV. Un coup de gonflage et le bateau est poussé à la mer. Moteur. Nous avons chacun un fusil, des palmes et un masque. Nous remontons vers le Nord pour passer la ceinture de corail car c’est la marée basse et hop ! plein gaz vers le Nord. Nous passons devant la Sucrerie et Dzamandzar et allons sur un « bon coin » derrière l’île de Sakatia. A l’eau ! Elle est claire, « un peu trouble » dit Jean-Pierre. Un peu trop de courant. Mais les poissons sont là, par centaines, par milliers. Tout le monde tire à qui mieux mieux, des « suicidés » comme l’on dit, des poissons à rayures jaunes et noires et d’autres de même taille tandis que M. Pierrot fait des ravages parmi les langoustes. Moi, je n’arrive qu’à accrocher un premier caoutchouc servant à lancer la flèche et, bien que j’apprenne rapidement à plonger, je ne coopère guère à la pêche. Tandis que je me repose, fourbu, sur le canot, j’assiste à un ballet de dauphins tout près de moi mais je ne suis ni assez rapide ni assez patient pour les prendre en photo. De nouveau, la pêche. Puis retour vers 11 :30. Le soleil a travaillé sur notre dos. Nous abordons sur une plage , vers les cocotiers. La plage est remplie de vazahas car un paquebot venant de France. Nous faisons honneur au repas et ne refusons pas une bonne sieste Ensuite nous faisons un tour vers la partie de l’île nouvellement défrichée et mise en valeur. La vue est merveilleuse sur les lacs et sur la baie de Dzamandzar. L’île est, somme toute, assez peu peuplée ; il y a de la place.
Nous voyons pour la première fois du poivre, liane sauvage qui grimpe à des arbres plantés là exprès, des cacaoyers, des ylangs-ylangs, arbres aux formes torturées dont les fleurs jaunes en forme de fleurs de lys sont à la base de parfums.
Ce soir, nouveau cocktail. Un employé de la Sucrerie fête le baptême de son fils. Nous faisons connaissance avec le Missionnaire, bonhomme, un employé de l’Indien milliardaire (en cfa) de Nosi Bé qui revient d’une tournée d’une semaine de surveillance sur de petites îles assez éloignées et de tas d’autres gens. Whisky, gâteaux, ... La soirée ne dure pas, bien que l’ambiance soit bonne car … il y a cinéma à l’usine ! Nous sommes contraints d’y aller pour voir un policier intéressant : « L’homme à démasquer », une riche héritière qui a tué son frère aîné, etc …
Après une bonne bière, nous allons au lit.